Conclusion

Enregistrement vidéo

transcription

Alexandre LAFON
Conseiller pour l’action pédagogique de la Mission du centenaire

Après avoir conclu l’introduction, j’introduis la conclusion !

On voit tout de suite comment les conclusions sont toujours difficiles, au vu de l’évaporation des participants. C’est toujours des moments difficiles, donc merci d’être là. Je me réjouis au terme de cette riche journée de pouvoir conclure devant vous, et de l’avoir accompagnée, notamment en suivant un atelier qui était extrêmement intéressant.

Je reviens sur l’intitulé « Diversité et mémoires » – au pluriel – « de la Grande Guerre ». Je voudrais encore une fois remercier la diversité des institutions ici représentées. Les Archives nationales de France, la
Bibliothèque nationale de France, le CPAD, la BDIC, l’Historial de la Grande Guerre – et on a évoqué aussi le Musée de la Grande Guerre de Meaux –, les services des Archives départementales, évidemment, les services éducatifs, etc., et j’en oublie sans doute. Toute cette réunion ici de ces acteurs de la mémoire et de l’histoire montre la richesse de la politique mémorielle, publique en particulier, mise en œuvre notamment à l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale. Permettez-moi d’insister sur le fond et sur la forme – je vais faire court, rassurez-vous – en remerciant chaleureusement les Archives nationales de France, lieux symboliques parmi tous, gardiens des matériaux supports de mémoire, qui font la Nation. Lieux de mémoire nationale, lieux de conservation des mémoires, des mises en mémoire également, qui ne finaliseraient pas leurs missions si elles ne prenaient pas à cœur cet enjeu de transmission qui était au centre de cette journée, à travers le travail de son service éducatif et la mise à disposition du public de cette très belle exposition.

Une telle journée aussi ne toucherait pas son but si elle n’était pas en totale adéquation avec les missions de l’éducation nationale qui s’inscrit dans ce nécessaire travail de formation continue, de remise constante sur l’atelier des certitudes portées par les enseignants. Je vous remercie encore une fois d’avoir suivi cette journée de formation qui est importante pour tout enseignant qui se remet constamment en cause pour le bien évidemment de la transmission face à ses élèves.

Pour parler maintenant un petit peu de la mémoire… La mémoire est aussi fluctuante. En effet, il faut parler des mémoires de la Première Guerre mondiale, on l’a bien vu aujourd’hui. Pour reprendre la réflexion de Paul Ricœur : il n’y a pas de juste mémoire – je pense qu’il faut absolument l’enseigner à nos élèves –, mais une construction du souvenir qui s’adosse à des contingences historiques, sociales, culturelles, dans le cadre de la mise en mémoire collective. La Première Guerre mondiale n’échappe pas à ce phénomène. Elle est d’entrée de jeu – et c’était un des concepts que je voulais utiliser cet après-midi – une « guerre-mémoire », où l’enjeu justement de la mémoire est au centre de l’événement lui-même, porté par les contemporains qui ont conscience d’en être les témoins. D’ailleurs, le mot « témoin » (et « témoignage ») est au cœur de la spécificité de cette Première Guerre mondiale. On le voit après dans la construction du monde ancien combattant, avec le livre de Jean Norton Cru en 1929 qui s’appelle Témoins, et avec encore aujourd’hui toutes les questions que pose le témoignage de la Première Guerre mondiale, plus que d’ailleurs pour d’autres conflits.

Donc une guerre-mémoire, mise en mémoire, à travers évidemment différents supports : les carnets de combattants, les correspondances, l’image, fixe, animée… Images conservées par les soldats témoins, mais par les civils aussi, par les institutions, afin de servir l’histoire et « sa vérité », entre guillemets, présentée comme objectif, et objective, à travers la mise en image des atrocités, des pénuries, des souffrances, des destructions, filmées, photographiées, qui doivent servir de support testimonial pour l’après-guerre et pour témoigner de la barbarie de l’ennemi. Après-guerre, cette mise en mémoire de la Première Guerre mondiale est une mise en mémoire combattante. Les combattants, plus de 6 millions de soldats, sont au cœur, évidemment, de la reconstruction de la Nation, au cœur de la vie politique, et surtout porteurs d’un témoignage moral de la Première Guerre mondiale qu’ils veulent mettre au cœur de la réflexion. Donc une mémoire qui est une mémoire combattante.

Et puis, la Première Guerre mondiale va être évidemment écrasée par la seconde, en termes d’événements, et on va assister à un reflux de la mémoire du premier conflit mondial. À telle enseigne que juste avant le cinquantenaire du premier conflit mondial, les anciens combattants étaient vus comme des vieux schnocks dont on n’écoutait pas la mémoire. Même après le cinquantenaire de la Première Guerre mondiale, dans les années 70 en particulier, on pouvait faire un sketch comme celui de Coluche sur les anciens combattants et les présenter comme des personnes qui radotent et qui ne comprennent rien, finalement, aux changements de repères culturels. Évidemment, Mai 68 est aussi passé par là, et il y a un reflux mémoriel avec, paradoxalement, des anciens combattants qui, eux, veulent au contraire conserver la mémoire du conflit. Il y a un certain nombre de livres qui sortent dans les années 60. Je pense à ceux de Jacques Meyer, de Boutefeu, Ducasse, Perreux, etc., qui, justement, se sentant disparaître, disent : « Il faut absolument conserver le souvenir de la Première Guerre mondiale quand nous, nous allons disparaître. » « La Première Guerre mondiale et le message que nous, témoins, nous portons, va disparaître. » Et puis, on assiste dans les années 80, 90, à un retour de la mémoire de la Première Guerre mondiale avec la disparition programmée des anciens combattants. On se souvient, entre l’année 90 et 2000 – mais je ne vais pas faire long, parce qu’il y a différents facteurs qui expliquent ce retour, ce rejet de la mémoire –, du compte à rebours macabre du dernier combattant de la Première Guerre mondiale. Chaque 11 novembre, on avait à la une : « Il reste 50... », « Il reste 30... », « Il ne reste plus qu’un... »… Il y a eu la chasse, d’ailleurs, quelque part, de l’ancien combattant. Toute la société sentait bien que, avec cette disparition, il y avait un passage de la mémoire à l’histoire qui était en train de se mettre en place.

On arrive à un retour d’une mémoire positive de la Première Guerre mondiale, qui s’est transformée aussi, mais qui montre le poilu combattant sous les traits de la victime d’un incompréhensible combat, en tout cas incompréhensible pour nous, contemporains. Je suis frappé de voir combien les projets pédagogiques qui ont été présentés... Mais même pour avoir travaillé sur des courts-métrages, sur le cinéma, etc., la manière dont, à partir des années 90 et surtout 2000, on présente les soldats de la Première Guerre mondiale écrasés par le premier conflit mondial. Une guerre incompréhensible, encore une fois, et ces soldats qui sont perdus sur le no man’s land. J’ai vu neuf courts-métrages d’animation il y a très peu de temps, tournés entre 2003 et 2014. On retrouve ce fil rouge de manière vraiment tout à fait lisible.

Et puis, la Première Guerre mondiale et cette mémoire du combattant, est extrêmement plastique. Cela veut dire qu’elle peut être récupérée aujourd’hui par les militants de la réhabilitation des fusillés pour l’exemple, mais aussi par les militants patriotes montrant que les soldats ont fait la guerre et ont tenu au front. Cette figure du combattant, cette mémoire du combattant, est un formidable champ d’exploration aussi de l’imaginaire. On le voit à travers la BD, les productions musicales, etc. Donc, il y a un retour de la mémoire absolument important de la Première Guerre mondiale, mais une mémoire qui est toujours sélective. Mémoire de Verdun plutôt que la mémoire de la Marne, on en a parlé cet après-midi. Mémoire des combattants plutôt que la mémoire des civils. Mais peut-être que là, justement, les travaux autour du centenaire vont rééquilibrer un petit peu cette question de la mémoire. Et puis aujourd’hui, une mémoire plutôt victimaire, comme je viens de vous le dire, plutôt que la mémoire, disons, héroïque portée par les anciens combattants après la guerre. Ou alors, c’est d’autres sortes de héros qui sont portés par la mémoire nationale, c’est ceux qui ont souffert pendant quatre ans. Et cet héroïsme sort de là.

Ce qui m’intéressait – je vais peut-être ne pas aller plus loin après ce propos –, c’est de montrer que le centenaire est aussi l’occasion d’une mise en mémoire de la Première Guerre mondiale. Finalement, dans les travaux que j’ai pu voir cet après-midi, ce qui m’a beaucoup intéressé et frappé, c’est que les élèves créaient de la mémoire collective. Par la mise en place de projets communs, ils font œuvre d’historiens, ils apprennent des faits sur la Première Guerre mondiale. Mais surtout, ils construisent une mémoire du centenaire ensemble, et ils poursuivent ce travail d’implication de la mémoire dans l’espace public, dans une sorte de culture commune. Je pense ici que le fait d’opter pour la pratique collective autour des arts et de la culture facilite cette appropriation par les élèves et cette création d’une mémoire du centenaire dont ils se rappelleront. S’ils se rappellent la mémoire du centenaire, ils se rappelleront forcément de la Première Guerre mondiale. On aura réussi, en tout cas, cette étape-là, en sachant qu’elle n’est pas la seule, puisqu’il faut aussi qu’ils comprennent l’événement et pourquoi ils ont travaillé sur cette question-là.

Le dernier point, peut-être, pour ouvrir un peu les questions, c’est, finalement, comment on se souviendra du centenaire de la Première Guerre mondiale. Quels supports vont permettre de travailler sur le centenaire de la Première Guerre mondiale dans cent ans ? C’est une question aussi très intéressante à poser aux élèves. J’ai parlé en introduction de la mise en médiatisation du centenaire de la Première Guerre mondiale. Mais c’est aussi intéressant de voir ou de travailler avec eux la mise en mémoire du centenaire et des commémorations, dans ce travail autour de la culture de l’objet artistique, mais aussi de la médiatisation et de la pédagogie autour de l’éducation aux médias. Donc, il convient de s’interroger aussi avec eux sur la conservation des supports pédagogiques. En particulier, j’ai été sensible au travail autour du son et de la musique. Finalement, est-ce qu’on va pouvoir, et comment on va pouvoir conserver ces supports numériques immatériels ? Cela pose un vrai problème qui renvoie aussi aux sources de la Première Guerre mondiale, et qui vous permet aussi de travailler avec les élèves en leur disant : « on peut bien connaître la Première Guerre mondiale parce qu’on a un volume de sources qui est important ». Sources administratives, mais aussi les courriers qui ont été échangés – 10 milliards de lettres, 4,5 millions par jour –, qui donnent, évidemment, de la matière à analyser, pour comprendre la Première Guerre mondiale. Des élèves qui travaillent pendant toute une année avec eTwinning sur des supports numériques de communication… Il faut peut-être réfléchir pour savoir si ce courrier-là, il ne faut pas penser en amont à sa conservation, parce que sinon, on ne pourra pas travailler sur la manière dont les élèves ont appréhendé ce centenaire de la Première Guerre mondiale.

Vous voyez, je pense qu’avec ses rebonds de questions sur les sources, sur la conservation, on a un vrai travail à mener sur la mémoire, sur la mémoire collective, sur la mémoire individuelle, familiale, qui ramène aussi à ce que la Première Guerre mondiale peut nous apprendre aujourd’hui de la société de l’époque, mais aussi de notre société et puis d’une société future.

Je m’arrêterai là en vous remerciant de votre attention à cette heure si tardive. Merci beaucoup.