Diversité des acteurs et mémoires de la Grande Guerre

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Frederick Hadley
Attaché de conservation à l’Historial de la Grande Guerre

Bonjour, je suis Frederick Hadley – merci pour cette introduction –, attaché de conservation à L’Historial de la Grande Guerre à Péronne, sur les champs de bataille de la Somme. Je fais aussi partie du comité scientifique d’une plate-forme, Memory Lab, qui a réuni des acteurs des différents lieux de mémoire, pour aller très vite, de l’Europe de l’Ouest (France, Allemagne), des pays de l’ex-Yougoslavie.

Aujourd’hui, j’ai le redoutable privilège de vous introduire à cette journée par une présentation générale des enjeux. Comme vous l’avez dit, il s’agit d’un sujet très large, puisqu’il s’agit d’articuler à la fois des faits historiques et la représentation que les acteurs ont pu en avoir à l’époque, et la représentation qui a pu se modifier depuis. Donc il s’agit à la fois de toucher des faits objectivement vérifiables, notamment par le biais d’archives, mais aussi de toucher aux mentalités et à la manière dont ceux-ci ont été interprétés à différentes périodes.

Quand on parle de la Première Guerre mondiale, on a immédiatement tous des images qui viennent à l’esprit. Des images de guerre de tranchées, des images il faut bien le dire très souvent en noir et blanc, qui représentent une certaine forme de combat, et un combat d’une extrême violence, notamment pour les soldats sur le front de l’Ouest. Ces représentations s’appuient sur des topos, parfois même des clichés récurrents d’un paysage lunaire et d’un champ de bataille dominé par l’artillerie, où s’affrontent des masses anonymes, des individus presque interchangeables. Au sein de cette représentation, la figure du poilu, du soldat français avec son casque Adrian, qu’on peut voir notamment ici sur cette représentation de Jean Droit. Par exemple, ici, des soldats terrés dans la tranchée avec uniquement leurs casques pour les protéger. Des soldats qui subissent la guerre, qui tentent de survivre et de résister dans des conditions extrêmes. Une image emblématique de la Première Guerre mondiale. Un soldat qui est souvent, comme je le disais, dans une position plutôt passive, et qui subit les bombardements. On n’est pas dans le guerrier du duel, qui va à l’assaut, dans un combat chevaleresque. On est plutôt dans une vision où le soldat a eu le courage de tenir, de résister, vision qui a été héritée des grands combats de la guerre du matériel de 1916.

Parmi ces représentations, parmi ces topos, il faut bien le dire, il y a une focalisation très forte sur le front de l’Ouest que vous voyez ici, et en particulier sur l’année 1916 et ses grandes batailles, bien au-delà de la Somme, la bataille de Verdun qui est devenue le symbole, en France, de la Grande Guerre, avec le soldat de Verdun qui a tenu et qui a empêché les Allemands de gagner la guerre sur ces parcelles de terre dévastées. On pourrait dire aussi que l’image de Verdun, depuis 1986 et la célèbre poignée de main d’Helmut Kohl et de François Mitterrand, est devenue un symbole de la réconciliation entre les deux pays, entre la France et l’Allemagne, est devenue au-delà de cela un symbole d’une réconciliation plus générale et d’une certaine vision européenne.

Mais – et ce sera tout le sens de mon propos –, je vous propose de déconstruire ces images et d’analyser plus en détail pour voir qu’il y a en fait une multiplicité de réalités et une multiplicité de représentations qui ont pu évoluer au fil du temps. Je vous proposerai d’abord de revenir sur cette idée de guerre totale avant de nous interroger sur les différentes mémoires et les différents discours qui ont pu s’articuler à travers le temps, et nous interroger sur la transmission qui s’opère aujourd’hui et la très forte poussée de la patrimonialisation des champs de bataille et du patrimoine matériel qui se met en place, et du rôle de plus en plus grand de ces espaces et de ses objets. Évidemment, nous conclurons en nous posant la question d’aujourd’hui et de la réception de ces différents discours.

Pour reprendre des termes que l’on trouve souvent dans les programmes scolaires notamment, la Grande Guerre est une guerre totale, qui a impliqué tous les acteurs, pas uniquement les militaires, mais aussi les civils, les femmes, les enfants, les personnes trop âgées pour combattre ou même pour s’engager. C’était une guerre mondiale. Tout de suite, je peux vous dire que les chiffres sur le nombre de pays engagés dans la guerre ont pu être discutés puisque certains pays, comme vous le savez, ont disparu depuis, ou au contraire ont été créés depuis 1918. Donc, pour des raisons administratives, il devient difficile de savoir exactement quel pays a été engagé et de savoir quelles personnes de quel pays ont été engagées, puisque certains se sont engagés sous des drapeaux qui n’étaient pas du tout leurs pays d’origine. Enfin, il faudrait insister sur le fait que c’est une guerre industrielle, qui marque une rupture dans la manière de combattre, de penser la guerre. La puissance de feu oblige à repenser intégralement notamment la logistique du combat et de la bataille. Pour donner un seul chiffre là-dessus, au sud de la Somme, en 1916, les jours calmes, les Français tirent 90 000 obus par jour, en 24 heures. On est littéralement sur des millions d’obus tirés à chaque bataille, voire chaque jour. En 1918, ce sont plus de 4 millions d’obus qui sont tirés par exemple avant les grandes offensives allemandes du printemps 18.

Donc une guerre totale. Revenons quand même à cette image que nous avons tous, qui est fondamentale. Une guerre totale qui va s’extraire des règles juridiques de l’époque, du droit international qui est en train de se constituer. Comme vous le voyez, la décision militaire prime sur les autres considérations, notamment le droit des civils, le droit des non-combattants. Le patrimoine de l’époque, sur les champs de bataille, ne va absolument pas être respecté, comme vous le savez. Ici, vous avez une image de Pozières, en 1908, et la même prise de vue huit ans plus tard, en 1916, au moment où les Australiens reconquièrent le village à l’été 1916. Cette guerre totale implique les civils. Ceux-ci vont être engagés dans une guerre économique et dans une guerre totale où ils sont également mobilisés, que ça soit pour la fabrication d’obus – je pense notamment au célèbre cas des « munitionnettes » – mais aussi, c’est une première, les enfants, pour qui une propagande spécifique est adaptée. Là, vous pouvez le voir, ce sont des jouets français fabriqués par des mutilés de guerre, autre catégorie souvent oubliée de la Grande Guerre. On parle du combattant, on parle des morts, on parle des disparus, mais on oublie très souvent les blessés qui ont dû se rééduquer et reconstruire leur vie malgré le sacrifice d’une partie de leur corps. Ici, des jouets, des figurines en bois, peintes, qui étaient vendus au moment des fêtes de fin d’année, pour les étrennes, et ce jusqu’en 1935. Cette guerre totale l’est aussi parce que c’est une guerre industrielle, qui nécessite la mobilisation de tout un appareil économique, qui nécessite une logistique jusqu’alors jamais développée, pour pouvoir mettre en place des nouveaux armements qui sont caractéristiques d’une guerre où on franchit tous les seuils de violence qu’on s’était jusque-là interdits. C’est l’apparition sur le champ de bataille de nouvelles armes. Peut-être le plus emblématique est la création du char, qui apparaît en septembre 1916, et qui ne sera véritablement décisif qu’à partir de 18 et dans les guerres suivantes, notamment la Deuxième Guerre mondiale. C’est aussi le développement de l’aviation. Donc toute une industrie, toute une technologie qu’il faut mettre en place, avec bien sûr tout un réseau d’approvisionnement qui se développe au niveau mondial. Je pense notamment pour aller chercher l’essence nécessaire au fonctionnement de ces nouveaux véhicules.

Il s’agit bien d’une guerre mondiale. Là-dessus, les représentations sont tout à fait justes, mais il ne faudrait pas se limiter uniquement aux Français et aux Britanniques, par exemple, qui sont les alliés principaux sur le front de l’Ouest. Il faudrait aussi intégrer les empires et les autres fronts. Ici, même en se limitant à une carte de l’Europe, en ignorant les autres fronts, notamment les combats sur mer ou les combats en Afrique, au Moyen-Orient, vous pouvez voir qu’il y a bien une guerre mondiale avec l’arrivée de troupes américaines à partir de 1917, qu’il y a d’autres fronts, notamment le front de l’Est, très important, qu’on oublie souvent, le front des Balkans, ou encore la guerre en haute montagne, dans les Alpes. Là aussi, il s’agit de réintroduire cette multiplicité des fronts où chacun va influencer les autres. Les offensives des Russes, par exemple, sur le front de l’Est, vont dégager des troupes allemandes et vont permettre aux alliés franco-britanniques d’attaquer à l’ouest. À chaque fois, il y a une interaction qu’il ne faudrait pas oublier. Je parlais des Américains, mais on peut, bien avant leur arrivée, parler aussi des troupes coloniales, des troupes des différents empires.

Sur le sujet, le thème qui nous concerne aujourd’hui, la diversité, on peut voir qu’il y a une diversité d’expériences qui va concerner les cinq continents, avec la mobilisation immédiate, dès les premiers jours de la guerre, de troupes venant d’Afrique, d’Asie et d’ailleurs. Il y a véritablement avec la Première Guerre mondiale un grand brassage culturel. Si on prend l’exemple des musiques traditionnelles, la Première Guerre mondiale est l’occasion d’échanges très étonnants, par exemple avec l’arrivée de musiques arabes dans le Sud de la France, l’arrivée aussi évidemment du jazz en Europe, donc d’influences qui vont bouleverser les pratiques pendant tout le XXe siècle et jusqu’à nos jours.

On pourrait aussi prendre l’exemple linguistique, avec des mots qui entrent dans notre vocabulaire. Le mot « toubib » par exemple apparaît en France métropolitaine à ce moment-là. Ce brassage a été souvent mentionné, mais on insiste souvent aujourd’hui plus sur un parallélisme avec la mémoire des souffrances et du manque de reconnaissance pour ces soldats, notamment les soldats français, que ce soit les tirailleurs sénégalais, les tirailleurs algériens, malgaches ou les autres combattants, par exemple les tirailleurs indochinois, puisque ceux-ci ont reçu des pensions, mais que ces pensions n’ont pas été indexées sur le coût de la vie. Évidemment, pour les derniers tirailleurs qui recevaient une pension, dans les années 90, qui correspondait à des index des années 60, c’était des sommes dérisoires. Cette mémoire de la non-reconnaissance se double d’une mémoire des migrations. Là aussi, on pourrait citer le cas des tirailleurs algériens qui ont combattu sur le front de l’Ouest et qui, après 1962, reviennent s’installer à proximité des champs de bataille qu’ils ont connus un demi-siècle avant. Par exemple, on a de très importants foyers d’Algériens qui sont revenus s’installer en baie de Somme pour des raisons historiques. On dit souvent que ce passé est un peu oublié, mais on peut constater aujourd’hui qu’il est très présent et que cette mémoire est très active. En témoigne le nombre d’initiatives, cette année du centenaire du déclenchement de la guerre, autour de ces troupes. Cela peut être des expos photos, cela peut être des conférences, cela peut être des publications. Notamment, je pense à des ouvrages historiques, mais aussi avec des ambitions éditoriales diverses, comme la bande dessinée.

On peut donc parler d’un passé très présent, et ce passé est encore plus présent chez les anciennes troupes et les anciens pays des dominions britanniques, aujourd’hui le Commonwealth, puisque la Première Guerre mondiale a souvent marqué, pour le Canada, pour la Nouvelle-Zélande et surtout pour l’Australie, le début d’un sentiment national, d’une identité nationale. C’est en particulier le cas pour l’Australie, où on a aujourd’hui un très fort investissement du gouvernement, investissement mémoriel, investissement financier, pour montrer que l’année 1915 avec Gallipoli et l’année 1916 marquent le passage d’une constellation d’États à une véritable identité nationale, à une île unifiée, avec une indépendance croissante par rapport à la Grande-Bretagne et à la Couronne. Vous voyez que l’engagement d’une armée unifiée en 1914, 15, 16 et jusqu’en 18, influence encore aujourd’hui les représentations dans ces pays et est utilisé pour s’extraire de l’influence proprement britannique. La Première Guerre mondiale a encore un rôle très important et véhicule des mémoires très différentes en fonction des pays concernés.

On pourrait donc dire que cette Première Guerre mondiale est véritablement, à mon sens, une matrice pour le XXe siècle. Les violences qu’elle a engendrées, les violences des combats, ont créé une nouvelle manière de percevoir la guerre, de se représenter la guerre, et aussi une nouvelle manière de se représenter en tant que pays. Pour ces nouvelles violences, l’exemple de la guerre des gaz reste encore un symbole d’une très grande force. Vous le savez, pendant la Première Guerre mondiale, les gaz ne sont pas utilisés sur le champ de bataille. Ils sont utilisés contre des civils, contre des non-combattants. Mais quand on parle de la violence de l’expérience guerrière, le gaz reste vraiment emblématique de la Première Guerre mondiale. À tel point – par exemple vous pouvez le voir avec cette gravure d’Otto Dix, célèbre peintre et artiste expressionniste allemand –, que même cinq ans après la guerre, les gaz restent pour lui le symbole de cette déshumanisation, le symbole de cette guerre totale.

Cette Première Guerre va continuer à influencer profondément les sociétés, comme on peut le voir avec cette statuette du Somme-Kämpfer, du combattant de la Somme, coiffé de ce casque en acier, le fameux stalheim, que Ernst Jünger va décrire dans Orages d’acier en disant : « Lorsque j’ai vu ce casque, je savais que nous entrions dans une ère plus dure et plus froide ». Cette image du combattant de la Somme va être ensuite réutilisée, instrumentalisée, notamment par les nazis, pour servir de creuset à une nouvelle Allemagne plus forte, à une nation qui a été forgée par le feu, où seuls les combattants les plus endurcis, ceux qui n’ont jamais flanché à aucun moment, ont pu survivre, à cette bataille du matériel. On pourrait dire la même chose de Verdun, on pourrait dire la même chose des grands combats de 17 et de 18 bien sûr. La Première Guerre mondiale reste une matrice pour définir notre modernité et définir la manière dont on se représente la guerre.

Une guerre mondiale, une guerre totale, une guerre industrielle… Je pense qu’il ne faut pas oublier qu’elle a occasionné des pertes encore jamais connues et une expérience de deuil presque universelle. Vous connaissez tous ce chiffre pour la France d’un million 300 000 morts, chiffre qui peut toujours être débattu, parce qu’avec les disparus, il est toujours difficile d’être très précis et de faire une comptabilité exacte. Mais il faut aussi ajouter à cette liste l’ensemble des autres cercles de deuil, l’ensemble des autres personnes qui ont été directement touchées par la guerre : les blessés, les invalides, les proches, les veuves de guerre, les orphelins, et des cercles plus éloignés, des cercles de sociabilité, la famille éloignée, les amis, qui eux aussi sont touchés, sans parler des victimes civiles pour la France dans le Nord et dans l’Est.

Tout ceci va être amené à s’entrechoquer et à constituer des mémoires – et pas une mémoire –, qui vont à différents moments avoir des importances plus ou moins fortes et avoir un discours plus ou moins audible. À la sortie de la guerre, il s’agit surtout d’une histoire « par en haut » qui est constituée. Il s’agit de donner un sens au sacrifice inattendu, immense, qui a été consenti, qui s’est produit en tout cas avec la guerre. Tout de suite se met en place une histoire diplomatique pour attribuer la responsabilité de la guerre à l’un ou à l’autre, en l’occurrence, malheur au vaincu, à l’Allemagne, comme vous le savez, avec le traité de Versailles et son fameux article 231 qui rend l’Allemagne responsable du déclenchement de la guerre. Se couple à cette histoire diplomatique une histoire juridique puisqu’en attribuant la responsabilité à un pays, on peut exiger des réparations, et ce sera tout le sens du traité de Versailles, où il faudra payer des dommages de guerre. Et bien sûr une histoire militaire, où il s’agit de retracer les grands affrontements, les grands engagements des unités, pour montrer l’histoire glorieuse, quel que soit le côté, en montrant le sacrifice qui a été celui de tous les combattants. Cette mémoire est portée par un discours dominant, volontiers unificateur, qui se retrouve autour de la figure des grands chefs. Pour la France, on peut citer les grands maréchaux, qu’il s’agisse de Foch, Joffre ou Pétain. Ces grands chefs vont être amenés à porter un discours sur le sens des combats, à chaque grande inauguration de monument, comme ici par exemple les plaques dans la cathédrale d’Amiens pour l’alliance entre la France et la Grande-Bretagne.

Mais ce discours par en haut n’exclue pas, loin s’en faut, d’autres discours. Un discours des anciens combattants, qui vont se constituer dès la guerre, dès 1915 ou 16, en association de blessés, qui sont là pour donner sens à leur expérience, échanger, participer. On voit dès les premières années dans les hôpitaux de guerre se mettre en place différents cercles de sociabilité qui vont se poursuivre après 1918. Ces cercles de sociabilité cherchent d’abord à donner un sens à ce sacrifice, expliquer une expérience exceptionnelle, unique. Aussi, plus prosaïquement, cherchent à défendre les droits de ces blessés, de ces malades, et ensuite de ces anciens combattants, pour plus largement affirmer une légitimité à prendre la parole dans la sphère publique, donc à prendre en charge le destin de la nation. Ici, vous avez par exemple une association d’anciens combattants américains qui a été très influente sur le Congrès dans les années d’entre-deux-guerres. Ces associations portent une parole, une parole qui peut être plus intime, plus spécifique.

Il faut, à ce moment, faire un sort, si j’ose dire, à un phénomène qui va prendre une ampleur considérable. À savoir les témoignages de guerre. Je sais qu’il y a un atelier cet après-midi, et c’est quelque chose sur lequel pourra revenir notamment Alexandre Lafon, qui est un acteur historien et un acteur majeur de la Mission du Centenaire, qui a travaillé énormément sur ces témoignages et qui en a publié récemment plus de 500, collectés, qui montrent toute cette diversité de ces témoignages, de ces expériences. Au-delà de ces 500, il faut bien préciser que ce sont des centaines, voire des milliers et des millions de témoignages qui ont été écrits. L’illettrisme était à un record à l’époque, parce que l’analphabétisme était à un niveau historiquement bas. On estime qu’il était à peu près à 4 % en 1914. Tout le monde a pris la plume, soit pour écrire à sa famille, pour les rassurer, leur dire qu’on pensait à eux, ou pour expliquer ce qu’il vivait. Certains sont allés plus loin et ont voulu témoigner publiquement en publiant leurs ouvrages. C’est le cas par exemple de Barbusse, qui était trop âgé pour être mobilisé, mais qui s’engage volontairement, et qui va publier pour expliquer son engagement volontaire. Donc il s’agit de décrire, d’expliquer, et souvent de justifier la guerre, d’expliquer qu’il s’agit d’une guerre juste, d’une guerre du droit, là encore quel que soit le côté où on se situe, en mettant des mots, en verbalisant une expérience qui était jusqu’alors inimaginable et sans précédent. Ce témoignage va avoir un rôle très important pendant la guerre et même après. Jusque dans les années 1019, 1920, c’est un phénomène d’édition immense.

À tel point que Jean Norton Cru s’est senti obligé d’essayer de faire un tri dans ces témoignages. Il propose une typologie, avec des critères très stricts, pour s’assurer que le témoignage soit véridique et ne soit pas un simple artifice littéraire. Comme vous pouvez le voir, le soldat ou l’auteur qui témoigne doit avoir été dans les tranchées. Il doit situer très précisément l’action pour éviter de parler de manière trop générale. Il ne doit pas faire d’effets de style. Et on peut en discuter, là aussi, il ne doit pas avoir été au-dessus du grade de capitaine, puisque cela sous-entendrait qu’il n’est pas parti à l’assaut, qu’il n’a pas été en première ligne. Vous le voyez, ces critères sont tellement stricts qu’ils permettent d’éliminer tout un ensemble de discours, notamment patriotiques, parce que derrière, il y a une volonté pacifiste de la part de Jean Norton Cru, d’affirmer que le combattant, l’ancien combattant, est porteur d’une éthique, et qu’il doit dénoncer la guerre en général. Vous aurez l’occasion d’en reparler cet après-midi. Les historiens continuent à débattre sur cette approche et sur la richesse, parfois aussi les limites de cette approche, mais il est important de dire que la figure du témoin, maintenant, a pris une place extrêmement importante, je le disais, avec des publications très nombreuses. Chaque semaine, il y a des publications de témoignages d’époque, de carnets, de récits. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, pour des historiens comme Annette Wieviorka, on peut véritablement dire qu’on est entré dans l’ère du témoin, à tel point que certains historiens se sentent concurrencés pour porter une parole légitime sur la Première Guerre mondiale et sur l’expérience combattante en général.

Évidemment, cela pose la question de la censure. Très rapidement, parce que ce sont des questions qui sont posées régulièrement, il y a effectivement une censure qui se met en place dès les premiers jours de la guerre. Censure qui est gérée au niveau régional, au niveau des grandes unités militaires. Il s’agit de surveiller essentiellement la presse, de s’assurer que les nouvelles ne filtrent pas comme pendant la Guerre de 70 où les Allemands pouvaient suivre les mouvements des unités françaises simplement en achetant le journal. Il s’agit aussi de dialoguer pour fixer des limites avant, dans certains cas, de sanctionner, de rentrer dans une procédure de contentieux, et donc de punir ceux qui seraient allés trop loin. Cette institution est mise en place par l'armée, gérée par l'armée, mais en parfait accord avec le gouvernement, et il est intéressant de voir que certains qui sont écrivains sont aussi des censeurs, la figure la plus emblématique étant celle d’Apollinaire qui sera un censeur très sévère. Qu’est-ce qu’on censure, du coup, allez-vous me dire ? On censure les propos défaitistes. On censure les propos qui dénoncent l’absurdité de la guerre. C’est, par exemple, les écrits de Lucien Descaves, anarchiste qui avait écrit Les Sous-offs avant la guerre et qui, là, dénonce la guerre en mettant sur le même plan les morts français et les morts allemands dès 1917, au travers du discours d’un rat qui dit que finalement la chair des macchabées et la même des deux côtés. Vous imaginez que c’était évidemment quelque chose qui était inadmissible à l’époque. Tout comme le discours de Romain Rolland qui propose de se mettre au-dessus de la mêlée et qui, là aussi, ne justifie pas la guerre, et la dénonce. On tentera de censurer les différentes tentatives de paix séparée, les différentes tentatives de reprendre des relations internationales qui ne sont pas validées par les différents gouvernements. On peut s’interroger sur l’ampleur de cette censure qui, comme vous le voyez sur cette illustration, était très explicite. Ici, 15 lignes censurées. Très souvent, les éditeurs, en fait, anticipent sur la censure, refusent certains textes, pour éviter d’avoir une confiscation, une saisie de leur matériel. La censure est présente, elle existe, mais elle est mouvante, donc il est difficile de l’identifier très précisément et de lui donner un contour très ferme. On peut dire que la peur de la censure a peut-être joué autant que la censure elle-même.

Tous ces éléments qui se mettent en place dès la guerre vont influencer la manière dont on se souvient de la Première Guerre mondiale. Si, à partir des années 20, 21, il y a une décrue de l’intérêt pour tous ces témoignages – on a envie de passer à autre chose, notamment dans les années 26, 27 avec le traité de Locarno, ce moment européen de l’entre-deux-guerres –, 10 ans après, en 1928 et jusque dans le début des années 30, 31, on assiste à un véritable renouveau d’intérêt pour cette expérience de guerre. Cela se traduit par l’apparition d’une deuxième vague de production culturelle dont l’exemple le plus emblématique est certainement A l’Ouest, rien de nouveau, qui sera décliné en film, et dont le réalisateur espérait obtenir le Prix Nobel de la paix avec cette dénonciation de l’enthousiasme patriotique, qui mène la jeunesse vers la mort de masse des champs de bataille.

Pour autant, même si cette mémoire pacifiste est restée très ancrée dans les esprits, si cette mémoire pacifiste va continuer à s’exprimer jusqu’à nos jours – par exemple ici avec l’ouvrage Johnny s'en va-t-en guerre qui est explicitement écrit par Dalton Trumbo pour éviter que les États-Unis s’engagent dans une nouvelle guerre, la Seconde Guerre mondiale, et dont le film sera aussi fait par Dalton Trumbo en 1971 pour dénoncer la Guerre du Vietnam –, il ne faudrait pas penser que tous les témoignages sont des témoignages pacifistes. Au contraire, certains témoignent d’une véritable impossibilité à démobiliser les esprits. Par exemple, Ernst Von Salomon, avec son ouvrage Les Réprouvés, montre toute la frustration d’une jeunesse allemande qui n’a pas pu participer à la Première Guerre mondiale et va s’engager dans différentes aventures, dans la Baltique, ensuite dans la guerre civile en Allemagne entre groupes de corps francs d’extrême droite et groupes paramilitaires notamment communistes. On pourrait aussi citer le succès tout au long de la période et jusqu’à aujourd’hui d’Ernst Jünger qui n’a jamais condamné la guerre et qui en a au contraire fait une figure très forte, une figure qui permet aux guerriers de se transcender. Déjà, dans l’entre-deux-guerres et jusqu’à aujourd’hui, il existe différentes mémoires du témoignage, différentes mémoires chez les acteurs. Cette mémoire peut être aussi un long silence. En témoigne par exemple le cas de Norbert Elias, qui a insisté sur les progrès de la civilisation, et qui n’est jamais revenu sur son expérience combattante, pendant toute son activité d’intellectuel et d’universitaire.

Plus largement, cela traduit la difficulté de la transmission, la difficulté notamment de la transmission des parents vers les enfants. La Première Guerre mondiale n’échappe pas à cette courbe de la mémoire qu’on a pu constater. Avec une courbe en U, où il y a un véritable intérêt, une explosion de la mémoire immédiatement après les faits, puis ensuite une décrue. C’est le fameux discours des enfants qui disent à leurs parents : « Vous nous embêtez avec vos histoires sans cesse rabâchées ». Ensuite, courbe en U, avec un intérêt qui remonte au moment de la disparition des derniers témoins. On se rend compte que toute une expérience va être perdue à jamais. Pour la Première Guerre mondiale, cette courbe en U a été plus longue puisque l’expérience de la Deuxième Guerre mondiale a pendant longtemps dominé et écrasé la mémoire de la Première Guerre mondiale. Mais on constate aujourd’hui ce très fort renouveau d’intérêt, et on constate qu’on ne peut pas comprendre le phénomène de la Deuxième Guerre mondiale si on ne s’intéresse pas à la première. Cette difficile transmission a créé un véritable filtre générationnel. On constate aujourd’hui qu’il y a de nouvelles formes d’expressions qui apparaissent. Tardi, à travers la bande dessinée, en est un exemple très fort. Vous avez ici une illustration de l’ouvrage Voyage au bout de la nuit de Céline. Mais on pourrait aussi citer sa grande bande dessinée de 1992, 93, C’était la guerre des tranchées, qui reprend différents discours mémoriels pour dénoncer la guerre.

Je vais aller plus vite, mais il est important de préciser que, en parallèle à ce discours, s’est constitué tout un ensemble de marques paysagères, un discours mémoriel physique. Ici vous avez par exemple le grand Mémorial de Thiepval qui commémore les 72 000 disparus britanniques de la bataille de la Somme, et qui est visité chaque année par plus de 200 000 visiteurs, 200 000 pèlerins, qui viennent retrouver les traces de leurs ancêtres, qui viennent essayer de retrouver un paysage mental et essayer de comprendre sur les champs de bataille, sur les lieux mêmes de la catastrophe, ce qui s’est passé pour leurs familles, et essayer de comprendre, de donner un sens et de comprendre, cette expérience. Là, vous avez cette affiche qui montre à la fois cette ambivalence entre la noblesse d’une expérience, d’un sacrifice, et en même temps, le sentiment de perte (toujours une affiche pour Thiepval). Ce paysage mental va s’appuyer sur notamment le souvenir des tranchées, avec des espaces qui ont été conservés exactement à l’identique (ici à Beaumont-Hamel pour les Canadiens). On pourrait aussi citer pour Verdun tous les villages détruits qui n’ont pas été reconstruits, et Fleury-devant-Douaumont est conservé en l’état, par exemple.

Ces lieux de mémoire, dès le départ, étaient sources de controverses entre les familles endeuillées et les visiteurs plus largement. Tout le monde s’est posé la question du tourisme de mémoire. Force est de constater aujourd’hui que ce tourisme a un vrai enjeu qui dépasse le simple mémoriel pour devenir un enjeu économique très important pour des régions comme les champs de bataille de Verdun, la Somme, mais aussi par exemple la Normandie. Vous avez peut-être suivi le début de controverse qu’il y a eue pour savoir s’il fallait privilégier le 70e anniversaire du débarquement en Normandie ou s’il fallait privilégier le centenaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Ces lieux de mémoire ont très souvent été portés, de manière officielle ou moins officielle, par des associations d’anciens combattants qui n’avaient pas besoin de longues explications car les lieux de mémoire servaient pour eux à cristalliser une expérience et à se remémorer une expérience qu’ils avaient eux-mêmes. Mais on s’est rendu compte qu’il était nécessaire d’aller au-delà du simple mémorial et de construire des lieux pour accueillir des collections, des traces matérielles. Ce sont les constructions des musées qui, au début, se passent d’explications, car les anciens combattants, par exemple du Mémorial de Verdun, savent tous ce qu’est une grenade VB, savent tous ce qu’est un fusil-mitrailleur Chauchat, et donc n’ont pas besoin d’une explication très développée. À la différence, les générations suivantes vont avoir besoin d’une médiation croissante. C’est l’apparition d’une nouvelle génération de musées, notamment l’Historial de la Grande Guerre (que vous pouvez voir ici) qui est situé à Péronne, sur les champs de bataille de la Somme, qui apporte un ensemble d’éléments explicatifs, et qui recontextualise dans un ensemble beaucoup plus large. On peut parler maintenant d’une véritable explication des cultures de guerre à travers des objets qui sont stockés, expliqués, des milliers d’objets parfois. Le Mémorial de Verdun, c’est plus de 20 000 objets aujourd’hui. Le musée de Meaux, c’est plus de 50 000 objets. Et nous sommes à 70 000 objets. Je ne connais pas les chiffres pour le musée de l’Armée, mais je pense qu’on dépasse le million de pièces. Ces objets permettent de montrer la vie militaire, mais aussi l’arrière, et permettent de montrer l’ensemble d’une culture de guerre. Ils permettent aussi aujourd’hui de recontextualiser de manière plus large en montrant des comparaisons. Cela a été la grande nouveauté à partir des années 80 et 90, c’est de sortir du cadre national pour montrer qu’il y a des phénomènes qui semblent diamétralement opposés a priori mais dont les mécanismes sont les mêmes quel que soit le pays. Ici, la représentation du combattant héroïque en train de défendre sa patrie, en France, en Grande-Bretagne et en Allemagne. Ce mode de présentation est en train de se généraliser quels que soient les musées que j’ai déjà évoqués.

Ce patrimoine matériel permet aussi de redécouvrir, de comprendre plus profondément une expérience de guerre, une expérience combattante très précise du quotidien, de l’intime. On se rend compte que, très souvent, les objets « objectent » (comme disait Hegel), c’est-à-dire qu’ils forcent à nuancer des discours volontiers trop globalisateurs. L’archéologie est en plein boom aujourd’hui pour expliquer et nuancer des propos. Ainsi, on peut retrouver toute une série d’objets improvisés, qui montrent bien qu’en 1915, par exemple, les états-majors n’avaient pas pensé la guerre des tranchées, n’étaient pas allés au bout du raisonnement, et donc que les soldats avaient été obligés de bricoler des choses pour pouvoir s’adapter aux conditions de combat. Que ce soient des boites de conserves transformées en grenades ou que ce soient des toiles de tente qu’on réutilise pour en faire des vêtements pour se protéger contre la pluie. On pourrait multiplier les exemples, mais ces nouvelles approches montrent bien que les pratiques de l’époque ne vont plus de soi, qui faut les expliquer, qu’il faut aller de plus en plus dans le détail. Pour cela, par exemple, les historiens s’intéressent non plus uniquement aux textes, parfois géographiques, mais aussi aux objets, pour permettre de mettre ces textes en perspective.

Cela pose très rapidement la question des critères d’acquisition pour les musées. Voici un ensemble d’objets qui a été acquis récemment. On reste dans un discours militaire par en haut avec des pièces exceptionnelles, comme ici la veste d’un mitrailleur de tank britannique. On reste aussi dans un discours qui valorise les figures politiques et militaires de premier plan, comme ici Clemenceau en « Clement-Tigre », une poupée patriotique qui montre toute l’importance du « premier flic de France », comme il aimait se surnommer, dans la représentation de la victoire finale. On voit aussi des objets comme ce tronc de collecte qui permet de représenter le rôle des femmes. Désormais, on va beaucoup plus loin puisque certains musées s’intéressent à la manière dont on se représente la guerre, quelles mémoires sont véhiculées dans le grand public. Comme ici, ce T-shirt d’un groupe de hard rock, Iron Maiden, qui a écrit une chanson sur Paschendale, où on voit bien le soldat mort-vivant qui se relève, donc cette présence-absence du soldat disparu qui revient hanter la mémoire de la Première Guerre mondiale. Comme pour Clemenceau, j’aurais pu mentionner la cruche de Wilson qui montre l’importance des grandes figures de l’époque. Ces mémoires oubliées vont se diffuser notamment avec de nouvelles recherches, ici, sur la France occupée.

Je terminerai très rapidement en parlant de cette réception, car on a été aussi obligés de s’adapter. On n’est plus du tout dans un discours qui pouvait être celui des beaux-arts au début du XXe siècle, où un discours était immédiatement et intégralement transmis à un récepteur passif. Il faut aussi aujourd’hui s’interroger sur l’expérience des visiteurs, l’expérience des classes, qui viennent sur les champs de bataille, dans les musées, en se demandant comment ils ont déjà interprété les musées, déjà interprété certaines pièces. Nous avons par exemple été, pas obligés, mais invités, à rajouter des pièces qui pourraient sembler mineures, sur les refus de la guerre, car – j’y reviendrai si vous voulez par la suite – les refus de la guerre ont été extrêmement minoritaires, mais les objecteurs de confiance, les « fusillés pour l’exemple », deviennent aujourd’hui quelque chose de très important dans une mémoire critique, dans une mémoire je dirais de gauche, qui s’interroge sur la légitimité de l’État d’envoyer ses citoyens à la mort, ou en tout cas au combat. Il faut insister en disant qu’à l’époque les différents refus de la guerre ont été très minoritaires. Même si celui-ci est porté aujourd’hui par tout un discours – celui de Tardi dont je vous parlais – , on a aussi d’autres critiques qui viennent et qui posent une question compliquée pour un discours officiel, notamment le discours officiel de l’État français, du gouvernement, qui est écartelé entre la volonté de parler de la gloire de l’armée française et de la Première Guerre mondiale, qui est la dernière très grande victoire incontestable de l’armée française, et ces mémoires plus critiques. Donc, je trouve que l’Anneau de la mémoire qui a été inauguré très récemment est parfaitement parlant puisqu’il met au même niveau, dans un ordre alphabétique, les combattants français, anglais, allemands. Tous les combattants se retrouvent dans une expérience de guerre qui est unifiée ou en tout cas qui est plus consensuelle. Donc on oublie les motivations de l’époque pour insister sur le fait qu’on est aujourd’hui proches et réconciliés.

Je pourrais parler aussi du Goncourt qui remet en cause cette notion d’héritage, cette notion de progrès continu, à un moment où on est dans des sociétés qui s’interrogent. Je pourrais parler – j’en ai parlé – de cette perte du sens qui était donné à la guerre par des contemporains, pour être réinterprété à l’aune de nos incertitudes d’aujourd’hui et à l’aune de la construction européenne.

Je terminerai en disant qu’aujourd’hui, on insiste surtout et principalement sur une histoire personnelle, généalogique, en s’interrogeant sur le destin individuel, avec un très fort retour au témoignage. La Première Guerre mondiale sert de miroir à nos sociétés, sert de fondement à une identité qui est parfois éclatée. Ces différentes mémoires servent à interroger sur notre monde d’aujourd’hui. Je terminerai avec cette image, que je trouve tout à fait représentative, de Notre Mère la guerre. Une bande dessinée de Kris, que vous pouvez voir représenté en enfant sur la couverture en bas, en dessous des figures tutélaires de Louis Barthas, le grand témoin des années 70, du poète Charles Péguy et de Vera Brittain, notamment, infirmière qui décrit son deuil dans ses carnets qui seront un best-seller des années 30. Ici, Kris s’interroge sur sa propre mémoire de la Grande Guerre, son propre intérêt pour cette période : qu’est-ce que la Grande Guerre lui apporte aujourd’hui ? La Grande Guerre et ses mémoires sont, encore une fois, un mode d’entrée pour s’interroger sur nos identités d’aujourd’hui.

Je vous remercie.