Le patrimoine utilisé comme moyen de propagande

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Jean-Marc HOFMAN
Adjoint au conservateur de la galerie des moulages de la Cité de l’architecture et du patrimoine, commissaire de l’exposition "Le Patrimoine s’en va-t-en guerre"

Bonjour. Je suis Jean Marc Hofman. Je suis attaché à la conservation de la galerie des moulages du Musée des monuments français, qui est la partie patrimoniale de la Cité de l’architecture et du patrimoine. J’ai été amené à m’interroger, à m’intéresser à la situation de notre institution, qui est une institution centenaire, héritée du Musée de sculpture comparée créé par Viollet-le-Duc, notamment pendant la Première Guerre mondiale. Ce qui m’a fortement étonné, cela a été l’implication de notre institution dans le cadre des premières expositions de dimension patriotique. J’ai donc cherché à développer ce sujet, à pouvoir le présenter sous la forme d’une exposition qui aura lieu normalement l’année prochaine. L’exposition va s’intituler 1914-1918, le Patrimoine s’en va t’en guerre. On joue bien évidemment sur l’ambivalence de la signification de ce titre. D’un côté « le patrimoine s’en va t’en guerre » car, effectivement, il est le premier (en tous les cas, avec les hommes) à subir les destructions. De l’autre, il part fortement en guerre, parce que c’est un formidable moyen de propagande.

Voici donc Le Patrimoine s’en va-t-en guerre, avec ici une couverture du journal La Baïonnette. C’est Paris vu de Berlin, avec les destructions des monuments emblématiques de la capitale et surtout une caricature de l’Allemand, qu’on représente ici avec ce chapeau, l’image quelque part de la « teutonnerie » telle qu’on pouvait la concevoir au début du XXe siècle. Ce qui m’a intéressé était d’envisager à la fois la vision d’un Paris vu de Berlin, mais surtout d’un Berlin vu de Paris, à travers la question du patrimoine. Il va de soi que dès les premiers jours de la guerre, la presse va rendre compte auprès des populations des destructions qui sont perpétrées par les armées allemandes à l’encontre du patrimoine. Après avoir dénoncé les massacres, notamment des civils à Dinant et la destruction quasi totale de la cité le 23 août 1914, elle va désormais titrer, cette fois-ci, sur l’incendie de la bibliothèque universitaire de Louvain et la destruction de la cité ancienne, les 25 et 26 août 1914. Elle va rendre compte également des pertes humaines ainsi que des déportations d’une partie de la population en direction de l’Allemagne. C’est le contenu de cet article intitulé « Sur les ruines de Louvain » et également des différentes photographies qui y sont associées. D’une part la destruction de la bibliothèque de Louvain au lendemain de l’incendie, en août 1914, la perte de près de 300 000 volumes, et également les destructions (ici de l’ancienne cité, en partie inférieure). Le sac de Louvain va être un véritable choc, d’une telle violence que l’écrivain Romain Rolland, dans une lettre ouverte qu’il publie le 2 septembre 1914 dans le Journal de Genève à destination du dramaturge Gerhard Troppmann, va écrire le propos suivant : « Louvain, avec ses trésors d’arts, de sciences, la ville sainte... Mais qui donc êtes-vous ? Êtes-vous les petits-fils de Goethe ou ceux d’Attila ? »

Bien évidemment, d’autres cités vont subir des sorts totalement comparables. Je pense à Malines et Termonde, mais je pense surtout qu’une nouvelle étape va être franchie, cette fois-ci moins d’un mois plus tard (nous sommes le 19 septembre 1914), avec le bombardement de la cathédrale de Reims lors de la retraite de la Marne. Les obus qui s’abattent sur l’édifice vont littéralement mettre le feu à la charpente ainsi qu’à l’échafaudage qui avait été installé un an plus tôt au niveau de la façade occidentale. L’intégralité des toitures vont être réduites à néant, de même que la plupart des portails, de toute sa statuaire du XIIIe siècle. Vous devinez à cet emplacement l’Ange au Sourire de Reims, qui va devenir une sorte d’icône patrimoniale et le symbole des exactions commises par l’Allemagne. Ce bombardement va revêtir une très forte valeur symbolique, s’agissant de la cathédrale du sacre des rois de France. Les journalistes et la presse vont considérablement écrire sur ce sujet, dénonçant le vandalisme et l’agression dont la France a été victime. Ce monument va devenir le symbole même du martyr de la nation française, et même son emblème identitaire.

C’est Albert Londres qui est alors tout jeune correspondant du journal Le Matin, qui va titrer dans l’édition du 29 septembre 14, sur « L’Agonie de la basilique ». Il pénètre à l’intérieur de l’édifice et il nous dit : « Nous ne sommes plus sur un monument. Nous marchons dans une ville retournée par un volcan. Sénèque a Pompéi n’eut pas plus de difficulté à pousser le pied. Les chimères, les arcs-boutants, les gargouilles, les colonnades, tout est l’un sur l’autre, mêlé, haché, désespérant. » Ce qui est intéressant, c’est l’emploi dans le titre de « l’agonie » de la basilique. On voit que très tôt dans le conflit, on va chercher à humaniser le monument pour mieux en faire valoir ses souffrances, mais également sa résistance héroïque. Cette inclination à l’anthropomorphisme, qui assimile la cathédrale aux soldats qui sont sur le front, va perdurer tout au long du conflit. On va la retrouver notamment sous la plume des écrivains, en l’occurrence par exemple, en 1915, sous la plume d’Étienne Moreau-Nélaton. C’est un historien de l’art, également un grand collectionneur, et il va littéralement décrire l’édifice comme la doyenne des mutilés, l’emblème des souffrances endurées en commun.

Bien évidemment, c’est un choc encore une fois pour toute la population, et un choc, d’ailleurs, qui est mondial. On va assister à la création, à la matérialisation de cette destruction, sous diverses formes. Ouvrages, bien sûr, caricatures mettant en scène des Allemands en train de bombarder la cathédrale, mais également, cette fois-ci, des pièces de théâtre. En l’occurrence, nous sommes ici en 1915, et il s’agit d’un poème dramatique écrit par Eugène Morand, qui est présenté au sein de l’actuel Théâtre de la Ville, l’ancien théâtre Sarah Bernhardt. Nous sommes, vous le voyez, le 6 novembre de l’an de guerre 1915. Il faut imaginer quand même ici sans doute une représentation qui devait être assez d’avant-garde, malgré tout. À l’arrière-plan, ce que vous voyez, c’est la cathédrale de Reims, c’est la doyenne des mutilés. Au premier plan se trouvent différents acteurs qui sont ici comme figés et qui incarnent les différentes cathédrales françaises (sachant que Sarah Bernhardt, ici, joue le rôle de la cathédrale de Strasbourg). C’est une pièce qui vient d’être récemment représentée au sein de l’église Saint-Jean-Bosco, dans le cadre des commémorations de la Grande Guerre.

Un autre exemple de l’émotion patrimoniale de la destruction de la cathédrale, avec l’ouvrage que va publier Monseigneur Landrieux, qui est curé doyen de la cathédrale de Reims, après guerre (on est en 1919). Il s’agit de La Cathédrale de Reims, un crime allemand. Le titre dit tout de ce crime, de ce geste, qui est perpétré à l’encontre du patrimoine, avec, vous le voyez ici sur la couverture, un dessin qui est extrêmement symbolique. Il s’agit de la couronne du Christ, de la couronne de la Passion. La cathédrale se trouve à l’intérieur et, vous le voyez, celle-ci est la proie des flammes. Les réactions face à la destruction de Reims vont être à l’échelle du conflit, à savoir littéralement mondiales. En France, il est un homme, notamment, qui va être particulièrement important pour la suite de mon propos : Camille Enlart, le président des Amis des cathédrales. Celui-ci va littéralement décrire ce qu’il ressent face à cette destruction. Il se dit « profondément indigné de l’acte de cruauté stupide qui cause un deuil éternel dans le monde civilisé ». À travers ce propos, ce qui est intéressant, c’est de voir que Enlart, comme la plupart de ses contemporains, refuse à l’Allemagne le droit de siéger parmi les nations civilisées. C’est une posture qu’on va retrouver dans plusieurs déclarations. On voit donc qu’en dehors du front, c’est à une autre guerre à laquelle on va avoir droit. C’est une guerre idéologique, une guerre d’image qui va se jouer. C’est donc celle de la civilisation contre la barbarie et celle de la culture latine, chrétienne, catholique, contre la culture (avec un grand K, bien évidemment) germanique et luthérienne.

On voit de quelle manière va se mettre en place une certaine mythologie, notamment le mythe de l’Allemand destructeur des cathédrales et des trésors du passé. C’est là le titre notamment d’un ouvrage qui est publié en 1915 chez Hachette : Les Allemands destructeurs de cathédrales et de trésors du passé. On voit que tout au long du conflit, on va avoir ce thème qui va être fortement médiatisé et décliné sous toutes ses formes, notamment par la caricature comme ici avec cette couverture du Petit Journal. Nous sommes le 4 octobre 1914 et vous avez ici la représentation du Kaiser, bien reconnaissable avec sa moustache qui est retournée, bien évidemment vers le haut. Il est dépeint ici comme un personnage totalement sanguinaire. On a bien représenté ses dents et il tient une sorte de cravache ensanglantée. Il apparaît comme une sorte de Thunder-ten-tronckh quelque part, en tous les cas outrageusement croqué, au milieu des ruines, avec ses deux trophées à l’arrière-plan : à sa droite Reims et Louvain à sa gauche. Ce qui est assez surprenant, c’est de voir également qu’ici, les obus sont quasiment dépeints comme des feux d’artifice. On est plutôt dans une scène de liesse en fait. Le texte qui est associé, c’est ce qui est publié à l’intérieur du Petit Journal, qui accompagne l’illustration de cette gravure : « Parmi les ruines qu’il a faites ou qu’il a laissé faire, l’empereur des Vandales se dresse dans sa grotesque et barbare majesté. Sa botte triomphante écrase les merveilles du passé : l’empereur des Vandales n’a point de respect pour l’art, pour la beauté : il détruit sans vergogne ce que les siècles ont vénéré, ce que le monde entier admire. L’empereur des Vandales se prétend le chef d’un peuple cultivé : ce n’est qu’un reître couronné. »

Là, c’est un ensemble en soi assez exceptionnel. Il s’agit d’un jeu de six photographies intitulées « Les monstres des cathédrales ». Vous le voyez, ce que j’ai trouvé extrêmement intéressant dans cet exemple, c’est que ce sont les principaux acteurs, les représentants de l’Allemagne, et qu’ils sont croqués ici sous l’apparence de leurs méfaits. En l’occurrence, ils sont à la fois gargouilles, à la fois striges, quelque part. On a le sentiment d’être quasiment à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Mais vous voyez en tous les cas que les courts textes qui sont associés aux différentes figures sont extrêmement virulents : « L’un des chenapans, chef de bande qui a ordonné les ravages du Nord de la France et par dépit a bombardé impitoyablement Soissons. » On se sert des motifs de la cathédrale pour incarner les destructions et les acteurs surtout de ces destructions.

Cette fois-ci, c’est un autre sujet – mais on voit qu’il y a un enjeu assez important –, celui de la culture. Je l’évoquais tout à l’heure, culture avec un C, culture avec un K. On le retrouve beaucoup dans la littérature de guerre. Ici, c’est un dessin de Lubin de Beauvais, « Culture et Kultur –  Les deux monuments », publié dans Le Fantasio du 15 mars 1915, le « Magazine gai ». Vous le voyez, la cathédrale de Reims est ici encore intacte, elle a conservé toute sa toiture. Là, c’est le vrai monument, mais le second monument, c’est ce coutelas, avec ce militaire qui bombe le torse. Et c’est ce couteau encore une fois ensanglanté, et surtout associé à cette citation du général von Heeringen, qui nous dit que « le sang allemand vaut mieux que tous les monuments français ». On est évidemment dans l’idée de l’Allemand destructeur des cathédrales.

Voilà une autre représentation de Fritz Erler. C’est assez intéressant parce que c’est une image qui a souvent été perçue comme étant une image de propagande antigermanique. En fait, c’est une image qui est générée par la propagande cette fois-ci allemande. Fritz Erler est un des fondateurs de la revue d’avant-garde Jugend. Nous sommes en 1915 (en février 1915). C’est une pleine page dans cette revue. Lui est un dessinateur qui travaille pour le haut commandement allemand. Il crée plusieurs images de propagande et, en l’occurrence, ici, ce qu’il dépeint, c’est le dieu Thor, le dieu de l’orage, de la force et de la fertilité dans la mythologie nordique, qui a pris possession de la cathédrale de Reims. Ce que cette image raconte, c’est finalement le combat de l’antique Germanie contre la Germanie païenne, contre la chrétienté, et il ne fait aucun doute de l’issue du combat puisque, vous le voyez, sa main droite a commencé à écraser les différentes nations.

Voilà quelque chose d’intéressant. Jugend a publié en 1915, en février, la même année, cette image récupérée cette fois-ci pour la revue sur la guerre et le catholicisme. C’est une publication de 1915. En fait, c’est une image qui est extrêmement ambiguë, qui peut à la fois servir la propagande allemande pour montrer sa force, sa capacité à écraser les monuments, jusqu’à quasiment la religion, et en même temps c’est une puissante image antiallemande puisqu’on décrit là cette capacité de destruction. Ce qui est très fort et ce qui ajoute à l’intensité de ce dessin, c’est d’y avoir associé une citation du poète Heinrich Heine. Cette citation raconte que la nation allemande repose sur sa capacité de destruction. Il nous le dit : « Alors – et ce jour hélas viendra – les vieilles divinités guerrières se lèveront de leurs tombeaux fabuleux, essuieront de leurs yeux la poussière séculaire, Thor se dressera avec son marteau gigantesque et détruira les cathédrales gothiques. » Effectivement, Thor s’est levé.

Une troisième déclinaison, cette fois-ci, sous une forme de petite carte postale (en tous les cas, c’est un format carte postale), cette fois-ci associée à un poème allemand extrêmement chauvin, qui est de Heinrich Vierordt, qui s’intitule « Hais, Allemagne, hais », qui est extrêmement fort. On voit qu’on peut tout à fait décliner une image d’une propagande à l’autre.

À cette guerre qui est une guerre idéologique, où le monument devient une sorte d’enjeu capital par les symboles qu’il incarne et véhicule, les historiens de l’art vont apporter très tôt leur contribution, avec la publication de nombreux articles et ouvrages sur le patrimoine français, en intervenant également dans l’organisation de grandes expositions patriotiques, mettant en scène précisément le patrimoine blessé. Des historiens vont finalement reprendre à leur compte les propos du Baron Kervyn de Lettenhove qui était leur homologue à la commission royale des monuments et des sites de Belgique, à savoir que « si les pierres ont leurs larmes, elles ont aussi des cris de haine, elles demandent justice et réparation ». Leur engagement est d’autant plus vif que plusieurs de leurs homologues allemands avaient été signataires de ce que l’on a appelé « L’Appel au monde civilisé », plus connu sous le nom de « Manifeste des 93 », qui est publié en Allemagne le 4 octobre 1914, et dont vous voyez une version un peu expurgée. J’ai choisi volontairement une version française, qui est celle publiée dans L’Art et les artistes, une publication d’Armand Daillot dans laquelle on égrène précisément le nom des 93 savants et intellectuels qui ont été signataires de cet appel. Un appel qui réfute les accusations qui sont alors portées par la communauté internationale sur la responsabilité de leur pays dans le déclenchement du conflit, avec au premier chef la violation de la neutralité de la Belgique. Ces dénégations se fondent sur la répétition de la sentence « il n’est pas vrai que… », et ainsi de suite. Ils nient également avoir perfidement saccagé Louvain et ils disent en tous les cas avoir réagi en état de légitime défense. Ils l’expriment de cette manière-là : « Il n’est pas vrai que nos troupes aient brutalement détruit Louvain. Le célèbre hôtel de ville est entièrement conservé. Au péril de leur vie, nos soldats l’ont protégé contre les flammes. Si dans cette guerre terrible, des œuvres d’art ont été détruites ou l’étaient un jour, voilà ce que tout Allemand déplorera sincèrement. » Et d’ajouter que « Cependant, nous refusons énergiquement d’acheter la conservation d’une œuvre d’art au prix d’une défaite de nos armées. » En fait c’est dans ces termes qu’on justifie la possibilité de pouvoir, en tout cas d’avoir l’opportunité, de détruire. On est, comme effectivement vous l’avez souligné, en totale rupture avec les règles de droit international en matière de protection des monuments historiques. Celles-ci sont fixées notamment à La Haye en 1899 et révisées peu de temps avant le conflit en 1907. Il s’agit en fait d’une convention sur les droits et coutumes de guerre sur terre. Ce qui est intéressant au niveau de la création de cette double page, c’est que nous avons sur la page de droite les noms des différents signataires et sur la page de gauche, cette fois-ci, une partie de la façade occidentale de la cathédrale de Reims. En l’occurrence, la sculpture qui est vraiment au centre de l’image, c’est la reine de Saba, qui a été quasiment intégralement réduite en poussière. Donc, on ajoute au caractère injurieux de la signature de cette pétition une image extrêmement forte qui vient conforter une nouvelle fois l’idée de l’allemand destructeur.

Je vous parlais effectivement de L’Art et les artistes, une publication d’Armand Dayot. Il va y avoir pendant toute la guerre des numéros spéciaux, avec des titres extrêmement forts et qui ajoutent à cette dimension de sacrilège patrimonial. D’une part, « La cathédrale de Reims, 1211-1914 ». C’est exactement le même principe qu’une pierre tombale. 1211, c’est tout simplement la pause de la première pierre de la cathédrale de Reims. 1914, son anéantissement. C’est la mort du patrimoine. « L’Art assassiné », au centre : je pense que cela se passe de tout commentaire. Le titre est extrêmement violent. Ici, ce numéro décline l’une des très importantes expositions à caractère patriotique, organisée en 1916 au Petit Palais. Et puis à côté « La Belgique héroïque et martyre », cette croix qui s’inscrit ici en couverture et qui, de la même manière, égrène quasiment les différentes cités qui ont été réduites à néant.

L’empreinte que va laisser la pétition des 93 intellectuels allemands va être extrêmement importante et elle va notamment justifier de la part des historiens de l’art un véritable travail de sape destiné à avilir, à décrédibiliser et à déshumaniser l’ennemi. Cela va passer notamment par les historiens de l’art. En l’occurrence, ici, il s’agit d’Émile Mâle. Émile Mâle, dès 1916, va publier toute une série d’articles au sein du Journal de Paris. En 1917, il publie une sorte de somme de ce savoir dans un tout petit opuscule (c’est quasiment un format de poche), intitulé L’Art allemand et l’art français du Moyen Âge. Peut-être un format de poche, mais une véritable bombe, si vous voulez, dans la mesure où il va s’acharner en cinq petits chapitres à démontrer que l’art allemand n’est qu’une succession d’emprunts, et notamment d’emprunts à l’art français. Ceci va être perçu par les historiens allemands, cette fois-ci, comme étant une profonde injustice. On évoque même une forme... C’est Otto Grautoff qui, à ce moment-là, dirige les Cahiers mensuels d’histoire de l’art, qui écrit précisément : « Les Français ont transposé l’hostilité de la guerre en une inimitié personnelle. L’un des historiens de l’art les plus méritants et les plus érudits a également suivi leur exemple. » Effectivement, en l’occurrence, il s’agit d’Émile Mâle. En 1917, d’ailleurs Otto Grautoff va publier toute une série d’articles et faire publier également des articles de certains de ses collaborateurs pour démonter tous les arguments avancés par Émile Mâle en faveur de ce qui est une négation de la civilisation allemande. Otto Grautoff, quand même, va extrêmement loin dans son indignation, sachant qu’en 1915, lui-même avait publié un petit ouvrage intitulé Kunstverwaltung in Frankreich und Deutschland (« La Protection du patrimoine en France et en Allemagne »), dans lequel il faisait l’apologie du service de protection du patrimoine artistique au sein de l’armée allemande (ce qu’on appelle le Kunstschutz). Ce service avait été créé en automne 1914, au lendemain des sacs de Louvain et de Reims, afin de tempérer, précisément, auprès des pays neutres, l’image désastreuse d’une nation allemande destructrice du patrimoine. Il s’agissait en tous les cas d’une vaste entreprise de propagande. Le rôle d’ailleurs de cette entreprise fut particulièrement ambigu pour la partie française. Dans cet ouvrage, Otto Grautoff va rassembler plusieurs contributions, notamment des contributions signées Rodin, vous le voyez, puis également d’autres contributions signées Barrès. En fait, le choix de ces textes n’est absolument pas innocent. Il s’agit pour lui ni plus ni moins de démontrer les conséquences désastreuses de la loi de séparation des biens de l’église et de l’État en 1905, à savoir que la nation française est proprement incapable de s’occuper de son propre patrimoine et que, elle a beau pleurer Reims, malgré tout, elle demeure incapable d’avoir un service compétent pour mener à bien les réparations qui s’imposent. Et puis surtout, il va y avoir plusieurs photographies, publiées dans cet ouvrage, avec le texte qui les accompagne, montrant cette fois-ci les résultats des destructions par l’artillerie non pas allemande, mais française. En gros, sommairement, les églises servent pour les positions françaises.

Et puis surtout, on va essayer de rechercher aussi quels ont pu être les cas de destructions opérées par les Français et, en l’occurrence, on a publié toute une série de gravures montrant justement la destruction de Bruxelles en 1695, cette fois-ci par les armées de Louis XIV. On essaie de démontrer que les Allemands ne sont pas les seuls destructeurs de patrimoine, et que la France, au contraire, doit également avoir son propre lot. À travers ces exemples, on voit donc de quelle manière vont s’organiser les jouxtes de propagande et de contre propagande fondées sur le patrimoine. Elles se font précisément sur des questions de diffusion des images, avec de forts enjeux idéologiques. Il est toutefois un terrain sur lequel l’Allemagne ne put que très difficilement rivaliser, il s’agissait en fait des expositions à caractère patriotique.

C’est ce qui m’a amené précisément à m’intéresser à ce sujet, cela fait maintenant plusieurs années. Il s’agit en l’occurrence ici du Trocadéro, avec Camille Enlart, directeur du Musée de sculpture comparée, qui va utiliser les collections de moulages qui sont réalisés depuis le XIXe siècle pour signaler des œuvres qui ont été endommagées. Il va les signaler de manière extrêmement précise, ici de grands panneaux vert pomme sur fond rouge, avec marqué « sculptures détruites par les Allemands ». En l’occurrence, nous sommes à Ypres, et il s’agit donc ici des moulages des semelles de poutres dont les originaux ont été intégralement perdus. Surtout, il va vouloir créer une sorte de chronologie du malheur, chronologie du désastre, et démontrer que les Allemands sont les plus hostiles sur le plan de l’histoire de l’art. Il fait donc ajouter, à proximité par exemple ici des bustes de 1870, les mêmes panneaux, « bustes détruits par les Allemands », mais cette fois-ci en 1870. Même chose cette fois-ci pour la Renaissance, avec l’exemple de Thérouanne, où il fait indiquer cette fois-ci « cité de Thérouanne détruite par les impériaux en 1553 », les années de Charles Quint. Surtout, l’Ange au sourire, avec « sculpture détruite par les Allemands » ou « buste mutilé par les Allemands ». Donc on matérialise les destructions.

La dernière des choses sur lesquelles j’aimerais pouvoir parler, c’est « L’Exposition des œuvres d’art provenant des régions dévastées par l’ennemi » qui, là, ne joue pas sur le caractère d’intégrité. Le Trocadéro, c’est un lieu de mémoire, c’est finalement une France préservée à l’heure où celle-ci part en fumée. Là, en l’occurrence, c’est l’inverse. On va cette fois-ci présenter des œuvres d’arts qui sont mutilées. L’idée étant bien évidemment, comme le dit cette lettre, « d’inspirer plus de colère encore contre l’envahisseur et de présenter devant les Neutres le témoignage direct du vandalisme allemand ». On va donc matérialiser les violations par exemple des droits civils, au travers ici de cette tablette du secrétaire du château d’Esternay. Un château qui est occupé par les Allemands en 1914. Il vont jeter le mobilier précieux dans les douves. Ici, la serrure est forcée. C’est le symbole de la violation des biens civils. On fait venir également des œuvres monumentales et très symboliques comme ici le lion du beffroi d’Arras. Surtout, on présente tout un lot, ici de sculptures qui sont des sculptures mutilées. C’est le cas par exemple de la pietà de Souain. Le corps du Christ est littéralement criblé par les obus. La Vierge a perdu sa tête. Les statues de Soyecourt également en partie basse qui, vous le voyez, sont présentées comme des suppliciés avec leurs têtes encore posées sur le billot (sculptures du XVIe siècle).

On joue également sur des thématiques, notamment certaines thématiques, certains mythes, comme le mythe des mains coupées (en l’occurrence ici un traitement par Poulbot). On dit que lorsque les Allemands étaient en Belgique, ceux-ci coupaient les mains des enfants pour qu’une fois adultes ils ne puissent venger leurs pères.

Surtout, on joue également sur ce qui fait le fondement même de la société. Malgré tout, on a beau être après 1905, c’est la religion. On présente ici le Christ de Revigny-sur-Ornain dont il ne subsiste en tout qu’un bras, deux doigts bénissants, et le pied. On matérialise finalement les images qui sont diffusées à travers la presse en deux dimensions. C’est quand même un comble, le Christ rendu encore plus symbolique par les obus ! C’est le symbole des symboles. Même chose ici avec le Christ des tranchées. C’est le mythe encore une fois de ce Christ qui s’élève au milieu du champ de bataille. On est dans une mythologie qui se matérialise au travers des grandes expositions patriotiques.

Même chose ici avec la revue Les Arts, avec le Christ de Marquivillers. Il semble totalement comme un corps perdu au milieu des décombres. Et puis le summum qui est le calice de Gerbeviller, qui apparaît beaucoup dans la littérature de guerre. Barrès (et également Joseph Pégat ici) nous dit que les Allemands ne se sont pas contentés de tuer les enfants, les femmes et les prêtres, ils ont cherché à fusiller Dieu lui-même. C’est ce qu’on appelle la grande souillure de Gerbeviller dans la littérature de guerre. Et puis – vraiment pour terminer cette fois-ci –, c’est la réception par les artistes et par les écrivains, en l’occurrence ici il s’agit de Joséphin Péladan, qui propose à l’issue de la visite de l’exposition de remplacer le terme de « vandalisme » par le mot de « germanisme ». C’est de cette manière en tous les cas que l’on opère – et j’en ai terminé.