La Comédie-Française, un patrimoine en mouvement

Enregistrement audio

transcription

Clément HERVIEU-LEGER
Comédien à la Comédie-Française

D’abord, je voudrais juste vous rappeler que je ne suis ni sociologue, ni historien, ni même conservateur archiviste de la Comédie-Française. Je suis pensionnaire de la Comédie-Française entré le 1er septembre 2005 et je ne peux ici que témoigner de mon expérience au sein de ce théâtre. Il se trouve que ce théâtre, son nom même où ceux qu’on lui prête, Comédie-Française, Théâtre-Français, Maison de Molière, premier théâtre national, théâtre de répertoire, tous ces noms ne font aucun doute sur le caractère patrimonial de cette institution.

Quand on rentre à la Comédie-Française, on ne peut pas ne pas penser aux lieux de mémoire tels que les a définis et listés Pierre Nora. Dans son introduction à son ouvrage en 1984, il rappelle que cette expression doit être entendue dans tous les sens du mot, à la fois le plus concret et matériel, comme les Archives nationales ou les monuments aux morts, mais aussi dans son acception la plus intellectuellement construite, la plus abstraite, comme la notion de génération, de lignage, ou même de région ou d’homme mémoire. Ces lieux chargés de mémoire, ce sont donc des vecteurs qui nous permettent une appropriation de notre histoire commune et qui nous permettent par là de définir notre identité, notre appartenance, au-delà du simple traçage généalogique. On a un peu trop tendance d’ailleurs à penser que ces lieux de mémoire sont des conservatoires. C’est souvent le cas quand on pense à la Comédie-Française. Ça n’est pas le cas, ce sont des ressources vivantes, constamment reprises et interrogées en fonction des questions de notre temps. Être à la Comédie-Française, c’est finalement avoir le privilège de fréquenter quotidiennement un de ces lieux de mémoire ou, plus exactement d’ailleurs, plusieurs lieux de mémoire réunis en un seul. Parce qu’il y a bien sûr l’édifice, la salle Richelieu, dans laquelle la troupe s’est installée en 1799, les ors, les velours rouges, la cohorte de fantômes, et puis évidemment les sculptures et les peintures qui nous rappellent tous les jours l’histoire de cette maison. Il y a bien sûr la troupe, parce qu’on appartient à la troupe de la Comédie-Française, avec ce drôle de sentiment d’ailleurs pour les Comédiens-Français d’appartenir pour un temps donné au patrimoine national. Et puis enfin il y a aussi le répertoire. Il nous a semblé que le répertoire était un exemple assez parfait de ce que Jean Davallon a appelé tout à l’heure l’objet idéal, parce que c’est vrai qu’on considère souvent, on peut imaginer le répertoire comme une sorte de grande bibliothèque, avec les grands ouvrages de nos plus grands auteurs, une bibliothèque dans laquelle on piocherait au fur et à mesure les ouvrages qu’on a envie de voir porter sur le théâtre.

D’abord, je voudrais rappeler une petite chose, c’est que quand on pense au répertoire de la Comédie-Française, on pense toujours au répertoire classique, et très souvent les gens s’étonnent quand on fait de la création contemporaine à la Comédie-Française. Pour construire le répertoire, il faut évidemment être dans la création contemporaine et avec les auteurs contemporains. Ça a toujours été le cas de la Comédie-Française. Il ne faut jamais oublier que Molière lui-même fut en son temps un auteur contemporain qui a écrit pour sa troupe, qui a joué lui-même les pièces qu’il donnait à sa troupe, et ça a été le cas tout au long de l’histoire de la Comédie-Française. Marivaux a été créé de son vivant. À partir de son entrée à l’Académie française, il ne donne plus ses pièces qu’à la Comédie-Française, et non plus aux Comédiens Italiens, malgré les tensions entre les deux troupes. Aussi parce que la Comédie-Française jouait à ce moment-là du monopole de la représentation des pièces dialoguées en langue française. Le XIXe évidemment va aussi être le siècle des auteurs. On ne peut pas ne pas penser à Hugo et à la bataille d’Hernani qui a eu lieu dans la salle Richelieu. Mais plus récemment, il ne faut pas oublier que Le Soulier de satin a été créé à la Comédie-Française et que Paul Claudel était dans la salle au moment des répétitions. De même que La Reine morte de Montherlant ou des pièces de Mauriac qu’on ne joue plus du tout aujourd’hui mais qui étaient quand même créées du vivant de leur auteur. Aujourd’hui encore, on continue à créer des auteurs contemporains. Certains, on peut dire, du classique contemporain comme Lagarce ou Koltès, mais la Comédie-Française a aussi inscrit à son répertoire Papa doit manger de Marie N’Diaye il y a quelques années, ou l’année dernière encore Une puce, épargnez la de Naomi Wallace, auteure britannique et vivante, donc à la fois qui montraient l’intérêt de la Comédie-Française pour non seulement le répertoire contemporain mais le répertoire étranger, ce qui est très important.

C’est important de rappeler cette chose sur le répertoire, parce que trop souvent on taxe la Comédie-Française d’être une institution un peu poussiéreuse. Je crois, je suis même persuadé, sinon j’en serais parti depuis longtemps, que ça n’est pas le cas. Aujourd’hui, la Comédie-Française compte 2 600 pièces à son répertoire. Il se trouve que le mot de répertoire de la Comédie-Française a en fait un sens extrêmement précis y compris juridiquement, puisqu’une pièce inscrite au répertoire est une pièce qui passe devant le comité de lecture et qui est de ce fait autorisée à être jouée salle Richelieu. Autrement dit, une pièce jouée au théâtre du Vieux-Colombier ou au Studio-Théâtre n’est pas à proprement parler inscrite au répertoire de la Comédie-Française.

Le comité de lecture, il est composé du comité d’administration, c’est-à-dire de l’administrateur, d’un certain nombre de sociétaires de la Comédie-Française et de certaines personnalités des arts, des lettres et du théâtre, nommées pour deux ans par le ministre de la culture sur proposition de l’administrateur. Donc, quand on rentre à la Comédie-Française, finalement, pour un acteur, la question n’est pas de se dire : qu’est-ce que le répertoire ? – puisqu’on nous le dit de manière très claire. Mais : qu’est-ce que j’en fais ? La réponse, elle est d’abord donnée par les metteurs en scène et par le choix de la programmation. La programmation, elle appartient à l’administrateur général qui peut soit demander à des metteurs en scène de venir monter tel ou tel titre, soit de choisir avec tel ou tel metteur en scène les titres qu’il souhaite monter à la Comédie-Française. Ce rôle des metteurs en scène, il est très important, on est dans ce dont vous parliez tout à l’heure, sur ce rapport entre création et patrimoine.

Pour vous donner un exemple, hier, on jouait Le Jeu de l’amour et du hasard à la Comédie-Française et, comme chaque soir avant la représentation, le régisseur de scène a fait les annonces de rigueur que reçoivent tous les comédiens dans les loges, annonçant les 25 minutes, 20 minutes, 15 minutes jusques au lever du rideau. Et lors de sa première annonce, le régisseur annonce le chiffre de la représentation. Hier, il s’agissait donc de la 50e représentation du Jeu de l’amour et du hasard dans la mise en scène de Galin Stoev et de la 1 162e représentation du Jeu de l’amour et du hasard depuis son inscription au répertoire de la Comédie-Française. En fait, je trouve que sur la feuille de service et dans l’annonce qu’on entend chaque soir, on donne donc les deux. On sait qu’il s’agit de la 50e dans cette mise en scène-là, mais que depuis l’inscription de cette pièce, on en est déjà à plus de 1 000. En fait, ce double rapport au temps, il est extrêmement important dans le rapport qu’on a avec le répertoire, parce qu’effectivement, c’est simplement dans les mises en scène contemporaines que le répertoire continue à vivre, mais il vient s’inscrire dans une lignée longue.

Alors, ces choix faits par les metteurs en scène et par l’administrateur ont considérablement modifié la visibilité du répertoire. Pas le répertoire lui-même, puisque le répertoire est immuable avec ses 2 600 pièces, et cela ne cesse d’augmenter, mais la visibilité qu’on en donne. Par exemple, l’auteur le plus joué à la Comédie-Française, c’est évidemment Molière, avec plus de 33 000 représentations depuis la création du théâtre. Viennent ensuite Racine et Corneille – voilà Sainte Trinité du théâtre classique français. Ensuite on a Musset, puis Marivaux. Mais si je vous dis que l’auteur qui vient après Marivaux, c’est Dancourt, qu’ensuite on trouve Regnard puis Émile Augier avant de retrouver Victor Hugo, sincèrement, qui d’entre vous a vu jouer récemment des pièces d’Émile Augier à la Comédie-Française ? Pas beaucoup. C’est très important de se dire que le répertoire, du coup, évolue en fonction de la visibilité qu’on lui donne. Et puis, de fait, la Comédie-Française se trouve confrontée à l’évolution de l’écriture dramatique elle-même, et aujourd’hui de ce que Florence Dupont a appelé le reflux du texte. Du coup, est-ce que, aujourd’hui, la question du répertoire ne se pose pas autant sur un répertoire de formes que sur un répertoire d’écriture ? C’est une question, je crois, à laquelle on est confronté d’une manière criante en ce moment.

L’autre règle à la Comédie-Française, c’est que, la première représentation passée, le spectacle appartient à la Comédie-Française et non plus à son metteur en scène. Autrement dit, le jour de la seconde, l’administrateur général peut décider de changer entièrement la distribution d’une pièce sans en référer à son metteur en scène. Évidemment, dans les faits, ça ne se passe jamais comme ça, mais si l’administrateur le souhaite, il le peut. À ce moment-là donc, la pièce, la création, la mise en scène appartiennent à ses interprètes, aux comédiens, et c’est très important parce que – on parlait tout à l’heure de cette idée de faire vivre le répertoire –, c’est au sens propre le rôle des Comédiens-Français que de faire vivre le répertoire, c’est-à-dire de l’incarner. C’est une mission qui est la nôtre, qui nous est donnée. On sait quand on rentre dans ce théâtre qu’on rentre dans une maison de répertoire et qu’on est là pour le faire vivre. A partir de ce moment-là, le répertoire classique, si l’on s’en tient au répertoire classique, devient une sorte de quête mémorielle qui trouve sa réponse dans la création contemporaine, et les acteurs deviennent à ce moment-là les passeurs d’une histoire, celle qu’on raconte sur le plateau, mais plus largement de notre histoire commune. Et je crois que c’est tout le sens, en tout cas en ce qui me concerne, de mon engagement à la Comédie-Française.

Voilà, c’était juste quelques éléments que je voulais rappeler mais je ne tiens pas du tout à faire une communication académique.

Jean-Marc Lauret. – Merci beaucoup. Est-ce que vous pourriez quand même nous dire un petit peu comment ça se passe dans le comité de lecture ? Je sais bien, on s’est vus longuement avant cette matinée, et vous m’aviez expliqué que vous ne participiez pas au comité de lecture. Néanmoins, vous avez quand même quelques échos de la façon dont ça se passe, les débats… Quels sont les critères, finalement, qui permettent au comité de lecture de décider que telle ou telle pièce va entrer au répertoire ? Vous avez évoqué les évolutions. Il ne s’agit plus seulement d’un répertoire d’écriture, mais aussi d’un répertoire de formes. Vous m’avez aussi parlé – je ne sais pas si on peut le dire publiquement – des enjeux de pouvoir entre l’administrateur, la troupe…


Oui, on peut en parler, d’abord parce que, pour le coup, le comité de lecture a été un enjeu important dans l’histoire de la Comédie-Française. D’abord parce qu’il revenait aux comédiens de choisir les pièces qui étaient inscrites au répertoire. Au moment où la Comédie-Française jouissait de ce monopole de la représentation des pièces dialoguées en langue française, évidemment, tous les auteurs souhaitaient être joués à la Comédie-Française et ils voyaient d’un mauvais œil que leur destin soit uniquement lié au choix des acteurs de la Comédie-Française.

Donc, très vite, il y a eu des enjeux importants mais qui se sont poursuivis même après la fin du monopole parce que, au XIXe notamment, on disait que, être joué à la Comédie-Française, c’était le symbole d’une réussite littéraire autant que théâtrale. Donc, très vite, des auteurs se sont réunis pour demander que le comité de lecture soit composé non plus d’acteurs mais exclusivement de personnalités issues du monde des lettres. Bien entendu, les Comédiens-Français ont refusé. On a réussi à trouver au fur et à mesure ce consensus, ce compromis, qui n’en est pas un d’ailleurs, mais qui court aujourd’hui, c’est-à-dire qu’il y a plusieurs membres, trois membres, nommés par le ministre de la culture.

Il y a eu une période dans l’histoire de la Comédie-Française, c’est entre 1902 et 1910, sous l’administration de Jules Claretie, qui avait supprimé le comité de lecture. Il voulait que l’inscription au répertoire et la programmation lui reviennent à lui et à lui seul. Il avait donc supprimé le comité de lecture. Cela a duré huit ans, et puis la troupe a repris ses droits, elle sait très bien le faire, et elle a réinstauré le comité de lecture. Ce qui, je pense, est absolument nécessaire compte tenu du fonctionnement de la Comédie-Française, parce que, bien sûr, l’administrateur a des envies, mais la troupe en a aussi. Le rôle de l’administrateur, c’est de faire jouer l’ensemble de la troupe.

On peut, du coup, quand on voit les pièces qui passent au comité de lecture, on peut très bien savoir si ces pièces, par exemple, donnent beaucoup de rôles aux femmes. Ce qui est un vrai problème. Dans le répertoire classique, on le sait très bien, il y a un déficit de rôles pour les femmes immense et, notamment, entre les jeunes premières et les mères, il y a un moment où, hormis les héroïnes de tragédie classique, il y a beaucoup moins de rôles, alors qu’il y en a à ce moment-là beaucoup pour les hommes. Donc, dans cette nécessité de faire jouer l’ensemble de la troupe, les comédiens en comité de lecture peuvent être extrêmement vigilants au fait que les pièces qui passent puissent être l’occasion de distribuer la troupe au maximum par exemple. Ça, c’est un des critères qui rentrent en jeu. Et puis comme le comité change tous les ans, puisque le comité d’administration change tous les ans, ça dépend aussi, du coup, de qui le compose, et les sensibilités peuvent être diverses. Par exemple, si on se retrouve avec un comité composé majoritairement de femmes, elles vont peut-être être d’autant plus sensibles à cet argument-là. Si, tout à coup, on se retrouve avec un comité composé de comédiens qui sont plus liés au répertoire comique, par exemple, et qui vont souhaiter, du coup, davantage faire rentrer une comédie qu’un drame. Et là, une pièce peut être refusée au comité de lecture, alors que l’année suivante ou l’année précédente, elle aurait été acceptée. Ça fait partie des critères extrêmement subjectifs, et puis ça peut être aussi l’occasion de bras de fer avec l’administrateur. On en est arrivé, quand même, au début du XXe siècle, à cette suppression du comité de lecture, parce que les sociétaires ont le moyen, là, d’influer sur la programmation de l’administrateur puisque, à partir du moment où ils refusent une pièce, et il y a eu des cas, avec des auteurs contemporains qu’on pouvait penser comme absolument indiscutables. Mais la pièce n’a pas plu au comité de lecture. Elle était quasiment programmée pour l’année suivante. Mais à partir du moment où, à l’issue du vote à bulletin secret, le comité de lecture a dit « non », la pièce ne peut pas rentrer au répertoire, elle ne peut donc pas être jouée salle Richelieu. Donc, en l’occurrence, l’administrateur de l’époque a dû revoir sa programmation et appeler le metteur en scène et l’auteur qui étaient derrière la porte pour leur dire : « Votre pièce a été refusée, le projet ne se fera pas ».

D’ailleurs, il y a du coup un grand débat dans la maison de savoir si l’on doit savoir, au moment du comité de lecture, qui va monter la pièce. Autrement dit, est-ce que la pièce rentre pour elle-même ou est-ce qu’elle rentre aussi parce qu’on sait qu’elle va être mise en scène par tel ou tel ? On a plutôt tendance à ne pas vouloir savoir parce que, finalement, à partir du moment où une pièce rentre au répertoire, elle y rentre pour toujours, et pas seulement dans cette mise en scène. C’est-à-dire que, quelques années plus tard, elle peut être reprise dans une autre mise en scène et, du coup, l’argument de dire « oui, mais elle va être montée par tel ou tel grand metteur en scène » semble purement conjoncturel. Or, l’idée du répertoire, elle est plus longue que ça.

Voilà ce que je peux dire sur les débats qui agitent le comité de lecture.

Jean-Marc Lauret. – On voit bien le croisement entre les critères subjectifs, les goûts personnels de l’administrateur, les membres du comité de lecture, mais aussi des critères un peu prosaïques, qui sont tout à fait d’ailleurs légitimes, donner du travail aux comédiennes…


Oui, et puis après, des critères qui sont… Par exemple, s’est posée cette année la question de Anouilh. Il se trouve que Anouilh n’est pas un auteur que l’on joue beaucoup. Comme Giraudoux, c’est des auteurs qu’on ne joue plus beaucoup ; et que, dans le théâtre public, puisqu’il y a toujours ce grand clivage entre théâtre privé et théâtre public en France, il se trouve que le théâtre public n’aime plus beaucoup Giraudoux et Anouilh. Muriel Mayette a souhaité faire jouer Anouilh au théâtre du Vieux-Colombier. Ça a été le cas à la rentrée avec succès, et force est de constater que cette pièce parle visiblement très fort au public, et ça, on ne peut pas ne pas le reconnaître. Suite à ça, elle a souhaité que Antigone rentre au répertoire de la Comédie-Française. On ne sait pas si la pièce sera jouée salle Richelieu. Elle a été créée au Vieux-Colombier. Il est question d’une reprise au Vieux-Colombier. En tout cas, si elle le souhaite, elle pourra, puisque la pièce est passée au comité de lecture, être jouée salle Richelieu. Je ne suis pas sûr que les comédiens qui étaient présents autour de la table et qui ont voté l’entrée de Antigone d’Anouilh au répertoire de la Comédie-Française ont particulièrement envie de jouer ce répertoire-là, et de jouer cet auteur. En même temps, quel argument avancer pour ne pas faire rentrer Antigone d’Anouilh au répertoire de la Comédie-Française, alors que ça vient d’être joué au théâtre du Vieux-Colombier, avec succès ? Que les qualités de cette pièce, elles sont apparues évidentes à tous, qu’on aime ou qu’on n’aime pas ce type d’écriture ? C’était un exemple très frappant du rapport qu’on peut avoir au répertoire. Antigone d’Anouilh est désormais au répertoire de la Comédie-Française.