L'action d'une collectivité territoriale dans le partage d'un patrimoine

Enregistrement audio

transcription

Jean-Barthélémi DEBOST
Chef du bureau de la valorisation du patrimoine, service du patrimoine culturel, conseil général de la Seine-Saint-Denis

Comment est-ce que le Conseil général de la Seine-Saint-Denis s’est attaché, depuis maintenant une vingtaine d’années, à travailler sur la valorisation de son patrimoine ? On va répondre par étapes à cette question pour essayer de comprendre ce qui se passe, en ce moment, en Seine-Saint-Denis.

D’abord, qu’est-ce que c’est que ce territoire de la Seine-Saint-Denis ?
C’est un territoire « puzzelisé ». C’est un territoire en pièce, avec de superbes pièces mais qui ne s’enclenchent pas.
C’est un territoire qui a été lessivé trois fois depuis un siècle et demi. Émergence d’une agriculture intensive, liée à la dynamique de consommation du marché parisien. Dynamique de la révolution industrielle, subissant 125 ans plus tard le syndrome violent de la désindustrialisation, avec la transformation de vastes espaces actifs en cœur de ville, en friches industrielles inactives. Urbanisation très dense à partir de la fin du XIXe et au début du XXe siècle, qui, pour un certain nombre d’éléments forts, est aujourd’hui en train de disparaître avec des phénomènes de démolition-reconstruction. Donc, voilà un territoire lessivé.

Un territoire lessivé – on pourrait dire fatigué –, qui a aussi pour caractéristique, c’est d’être à côté de Paris. Il subit la violence de la dynamique urbaine parisienne. Dans la relation d’interdépendance entre Paris et la banlieue, la banlieue a reçu, a accepté, a été forcée d’accueillir des fortifications, des forts, des cimetières, des canaux, des grands axes routiers menant à la capitale, des voiries. Ah ! les voiries ! Dans les cahiers de doléances, on parle déjà des tombereaux d’immondices pestilentielles qui se répandent dans les champs alentours de Paris.

Ce territoire enfin, donne l’impression d’être infini. Que l’on emprunte le RER B, l’autoroute A1 ou que l’on atterrisse à Roissy, c’est un territoire apparemment sans queue ni tête. Quand on survole la Seine-Saint-Denis, il faut être fin connaisseur du territoire pour y repérer des éléments. De passage, on n’y repère rien. Nulle étape, nulle frontière n’apparaissent comme lieu propice à la considération de ce qu’on vient de traverser ; et peut-être le comparer à autre chose. C’est un territoire où la comparaison n’est pas possible, en tout cas pas pour celui qui le connaît peu. On ne peut pas mettre en regard des formes urbaines, des gabarits, des types d’architectures différents. On le traverse comme ça, sans forcément y porter grande attention. Donc, un territoire sans fin. Et pourtant, il y a du patrimoine en Seine-Saint-Denis.

Vous connaissez la cité-jardin de Stains (protégé au titre des sites), la Bourse du travail d’Oscar Niemeyer à Bobigny (protégé au titre des monuments historiques), la tour Siemens construite par Zehrfuss à Saint-Denis, la chapelle du père Wresinki, fondateur d’ATD Quart-monde à Neuilly-sur-Marne, la cité du cinéma imaginée par Luc besson sur un site industriel de grande qualité à Saint-Denis, la cité de l’Abreuvoir à Bobigny d’Émile Aillaud (Label XX°), la cité de la Muette à Drancy (protégé au titre des monuments historiques). Et puis il y a un paysage quotidien, plus banal. Ce sont les traces d’habitat vernaculaire, gypse et plâtre ; ce sont les grands ensembles des années 50, 60, 70 ; les grandes fermes de la Plaine de France à Tremblay-en-France, à deux pas des pistes d’atterrissage et de décollage de Roissy ; les maisons bourgeoises à Épinay qui dominent la Seine ; l’habitat de la reconstruction à Noisy-le-Sec, avec la cité expérimentale de Merlan. Des zones industrielles, des fermes de maraîchers, du pavillonnaire, de l’hausmannisme de faubourg… Choses un peu anodines, mais qui constituent le paysage quotidien de la Seine-Saint-Denis.

Donc oui, quand même, il y a du patrimoine en Seine-Saint-Denis. Mais cela n’empêche pas que l’on entende volontiers, lorsque l’on indique que l’on travaille sur le patrimoine en Seine-Saint-Denis : « Vous ne devez pas avoir beaucoup de travail ! »
Face à un territoire dont la qualité patrimoniale est niée ou ignorée, comment se construit sa population et notamment ses adolescents ? Un adolescent pour lequel la question de l’identité est une question essentielle ; pour qui il est important de savoir d’où il est, d’où il vient, qui il est, quelles sont ses terres.
Le professeur Baubet, responsable du service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent de l’hôpital Avicenne répond à la question : « Est-ce qu’un adolescent de la Seine-Saint-Denis est un adolescent comme les autres ? » de la façon suivante : « Non. Un adolescent de la Seine-Saint-Denis porte sur ses épaules le poids de l’identité du territoire. » Ce territoire n’est pas anodin pour lui. L’adolescent de Seine-Saint-Denis joue un jeu pervers avec l’image de la Seine-Saint-Denis. Il en a horreur, il sait que ça coûte cher dans un CV, quand il parle, quand il se présente. Mais, il sait apprécier la force de ce territoire comme lieu, label d’identification. Le « 9-3 », si on peut critiquer cette appellation, est un des rares départements auquel s’identifie la jeune population. C’est, malgré tout, un espace de reconnaissance social.
Plus intéressant encore pour nous, le professeur Baubet indique que les jeunes adolescents du territoire, ceux qu’il a en consultation, portent avec souffrance le décalage qu’il y a entre le récit historique, domestique, les histoires qu’on raconte à l’intérieur de la maison ; et la représentation de l’histoire officielle dans les manuels scolaires, les médias,… Cela serait une des causes essentielles des troubles mentaux observés chez ses patients.


Étant donnés ces éléments, que fait le Conseil général ? Il constitue tout d’abord un socle de connaissances. 1991, création d’une mission archéologique forte aujourd’hui d’une quinzaine d’archéologues qui travaillent sur le territoire. On fouille actuellement à Tremblay-en-France, à Noisy-le-Grand, à Aubervilliers… 10 ans plus tard, le Département signe avec l’État un protocole de décentralisation culturelle. Peut-être que certains d’entre vous s’en souviennent encore ; Catherine Tasca ministre de la culture, Michel Dufour secrétaire d’État à la décentralisation culturelle et au patrimoine… Il s’agissait alors d’innover, d’expérimenter. Le dispositif partenarial engage alors le recrutement d’une demi-douzaine d’historiens de l’architecture et d’architectes.
Et puis, fort d’une expérience acquise depuis un certain temps avec les enseignants de la Seine-Saint-Denis, le bureau du patrimoine s’est élargi en intégrant une équipe de valorisation du patrimoine.

On peut aujourd’hui faire un bilan de ces propositions de valorisation du patrimoine en Seine-Saint-Denis. Elles sont traversées par de grandes lignes récurrentes.
L’idée phare était qu’il fallait revenir en pied d’immeubles, qu’il fallait revenir au cœur du centre-ville, qu’il fallait revenir auprès des traces de cet habitat vernaculaire. Par-delà le puzzle halluciné, par-delà ces grandes tranchées de nationales, d’autoroutes, de voies ferrées, de gares de triage, de canaux ; il fallait essayer de redonner du sens, des noms, des dimensions. Revenir à du basique. Qu’est-ce que j’ai en face de moi ? À quoi ça correspond ? Quelle est la forme de cet objet ? Est-ce qu’il est comparable à cet autre objet ? Est-ce qu’une maison de bourg, c’est la même chose qu’un pavillon ? Qu’est-ce qui fait la différence ? Est-ce qu’un matériau tel que la brique correspond à certains types de bâtiments ? Est-ce qu’il apparaît à un certain moment dans l’histoire ? Est-ce qu’on voit encore les limites entre la première et la seconde couronne ? Entre l’ancienne Seine et l’ancienne Seine-et-Oise ?… Bref, revenir à des fondamentaux, à pied, dans la rue, auprès de mon paysage quotidien, pour, non pas dire que c’est beau, mais dire que ça a du sens, que ça a une histoire, qu’on peut le désigner, on peut l’installer dans un contexte historique, on peut lui attribuer une fonction étant donné ce que l’on en observe (systèmes d’éclairage, présence ou non de cheminées, voies ferrées pénétrant à l’intérieur, etc).

Dans le cadre du projet éducatif départemental, le bureau de la valorisation du patrimoine du désormais Service du patrimoine culturel est en train de construire un nouveau dispositif à destination des collèges. Il est le fruit du constat précédent. Il s’agit d’un dispositif de parcours de découverte urbaine, qui croisera peut-être du monumental, mais cherche avant tout à décrypter le banal du territoire.

Première étape, de façon quasi aléatoire, établir un cheminement autour du collège. De quoi est fait ce paysage ? Qu’est-ce qu’on a sous les yeux ? À quoi cela ressemble-t-il ? Là, les collégiens seront accompagnés d’historiens de l’architecture et d’architectes.

Deuxième étape, ce paysage que l’on peut désormais désigner, que l’on peut désormais dénommer, a laissé des traces. Il n’est pas sans racines. Il a laissé des traces dans les services d’archives municipaux et dans les services d’archives départementaux : permis de construire, enquête commodo et incommodo, règlement de lotissement, plan masse d’une zone à urbaniser en priorité, etc. Mon territoire n’est pas hors-sol. Il n’est pas anodin. Il se désigne et ses racines sont conservées pour toujours dans les fonds des archives de la République.

La troisième étape de ce parcours de découverte urbaine, conduit les collégiens à la rencontre d’un équipement culturel type musée, comme la maison qui nous accueille aujourd’hui. Le paysage urbain que j’ai découvert, qui fait désormais partie de mon vocabulaire, est-il unique ? Y a-t-il des lieux qui font écho à ce que je viens de rencontrer ? La cité des Courtillières à Pantin est au musée au côté de Grigny 2 ou de la ville de Bath en Grande Bretagne. En quoi est-ce que le cimetière musulman à Bobigny, créé en 1937, trouve un écho à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration ? Et si la compréhension fine du quartier de la confluence entre le canal de Saint-Denis et la Seine, créé notamment par des bateliers à la retraite qui construisaient leurs maisons avec les restes de leurs péniches déchirées passait par le Musée de la batellerie à Conflans-Sainte-Honorine ?

Bref, au fil des trois étapes de ces parcours de découverte urbaine, c’est encore une fois non pas tenter de convaincre les collégiens et leurs enseignants qu’ils sont dans un territoire gracieux, mais qu’ils sont dans un territoire aimable. C’est-à-dire qu’on peut le mettre en correspondance avec une histoire. Une histoire locale, mais aussi une histoire nationale, voire internationale. En Seine-Saint-Denis, ça a de l’importance.
C’est le dernier projet de notre équipe du bureau de la valorisation du patrimoine de la Seine-Saint-Denis. L’idée est que la ville, finalement, fasse musée dans ce territoire.
Et puis pourquoi ne pas se dire que ces parcours pourraient être également proposés aux équipes enseignantes. Parce qu’elles aussi, n’ont pas forcément la compréhension du patrimoine de proximité qui peut être autour du collège. Là aussi, il y a un joli travail à faire.

Voilà en quelques mots et vraiment rapidement comment la Seine-Saint-Denis partage son patrimoine. Merci.