Du patrimoine à la patrimonialisation

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Jean DAVALLON
Professeur à l'Université d'Avignon, responsable de l'équipe Culture & Communication (Centre Norbert Elias)

Jean-Marc Lauret. – Je vais passer la parole à Jean Davallon. Comment se fait-il qu’aujourd’hui, on remette en question cette conception essentialiste pour passer du patrimoine à la patrimonialisation? Je vous laisse vous présenter en deux mots.

Je vous remercie, d’abord de la question, je vais essayer d’y répondre au moins partiellement. Je vais essayer d’y répondre à travers trois moments. Un premier temps qui va justement porter sur la notion de patrimoine, une réflexion sur la notion de patrimoine. À quoi correspond, au fond, la notion de patrimoine, et les problèmes qu’elle pose, surtout aux chercheurs ? La sociologie du sens commun est une chose, la recherche en est une autre. Ensuite, proposer une réflexion sur le processus de patrimonialisation. Et, dans un troisième temps, introduire une réflexion sur ce qui me paraît important pour le sujet de cette journée, à savoir les régimes de patrimonialisation, c’est-à-dire les différences, par exemple, de traitement ou de constitution du patrimoine selon qu’on est, je prendrai deux exemples canoniques, du côté du patrimoine matériel ou au contraire du côté du patrimoine immatériel.

Pour ce qui est de me présenter, je suis donc professeur à l’université d’Avignon et des Pays du Vaucluse où je dirige une équipe, « Culture et communication », qui est à l’intérieur d’une UMR-CNRS, qui est le centre Norbert Elias, une UMR dans laquelle on retrouve des anthropologues, des sociologues, qui a été fondée par Jean-Claude Passeron, à Marseille, de l’Ecole des hautes études. Autrement, je dirige un master sur « Les médiations de la culture et du patrimoine » et un doctorat sur « Muséologie, médiation et patrimoine », qui est conjoint avec l’université du Québec à Montréal. Ça, c’est pour vous donner une idée de ce que je fais dans la vie, j’allais dire !

Donc je suis en sciences de l’information et de la communication, il faut le préciser, c’est-à-dire que j’ai une approche du patrimoine du côté plutôt des publics que de la conservation. Autrement, j’ai travaillé pendant assez longtemps sur l’exposition, les techniques d’exposition, l’exposition comme média, et j’ai été amené à élargir la réflexion, à me poser la question du statut du patrimoine dans les sociétés, puisque c’est un statut, comme vous le rappeliez, qui est socialement construit – je vais y revenir. Ce que j’ai essayé de faire, c’est une présentation assez générale. Je vais essayer d’être rapide de façon à laisser un temps aux échanges. Je pense que c’est important ; plutôt que je vous donne toute une série de contenus, sans qu’il y ait possibilité d’échanges.

En introduction, je vais dire rapidement comment je construis l’approche du patrimoine. Tout d’abord, la notion de patrimoine est une notion fondamentalement piège. Puisque tout le monde est d’accord sur ce qui fait patrimoine ; il y a effectivement un consensus, et c’est une des caractéristiques du patrimoine que de produire du consensus. À la différence, par exemple, de l’art contemporain. Il n’y a pas véritablement un consensus autour de l’art contemporain alors que, si vous réfléchissez, vous allez vous apercevoir que, sur ce qui fait patrimoine, lorsque le patrimoine est reconnu comme tel, je le précise, il y a consensus. Vous n’avez pas consensus quand les associations se battent avec le service de l’inventaire pour faire reconnaître tel ou tel élément comme ayant statut de patrimoine. Mais dès l’instant où il est reconnu et où il est déclaré comme patrimoine, il y a de fait un consensus. Ce qu’il faut dire, c’est que c’est un consensus qui porte sur une définition assez boiteuse de ce qu’est le patrimoine puisque la première grande difficulté à laquelle nous nous heurtons, c’est de savoir ce qu’est effectivement le patrimoine. Même si je mets de côté la gestion du patrimoine par les banques, qui relève de la finance et qui est dans un tout autre domaine, même quand on fait l’histoire du patrimoine, une question qui se pose, c’est de savoir : qu’est-ce que c’est que le patrimoine ? Est-ce que ce sont les biens d’une personne ou est-ce que c’est un bien commun ? Même en France. Est-ce que ce sont les biens de la République qui sont le patrimoine ? Le fait de préserver, par exemple, le patrimoine en le déclarant comme étant bien national, donc interdisant de le vendre, c’est une opération qu’on va dire juridique, mais qui ne dit rien sur le statut social de l’objet lui-même. On sait très bien que, du point de vue de l’histoire du patrimoine, il y a toute une série de travaux qui montrent que, par exemple à la Révolution française, il y a eu nationalisation, entre guillemets, d’un certain nombre de biens qui appartenaient à des familles, et qui ont été reconnus comme ayant un statut de bien commun.

Le sommet de l’histoire, c’est qu’en droit romain, ce que nous appelons nous patrimoine culturel, était, pour les Romains, extra patrimonium. Extra patrimonium et extra commercium, c’est-à-dire les choses qu’on ne pouvait ni s’approprier ni vendre, et qui étaient des biens communs. Vous aviez dedans les biens des dieux, ce que l’on peut imaginer assez facilement, mais vous aviez aussi toutes les choses publiques, comme les routes, les thermes, et des choses communes, comme l’eau, l’air… Ce qui correspond grosso modo à la catégorie de ce que nous appelons aujourd’hui patrimoine, et qui était hors patrimoine. C’est simplement dans les modifications – les juristes connaissent ça – qui sont intervenues dans la conception du patrimoine, que la notion de bien commun est restée comme, d’ailleurs, l’ont analysé Babelon et Chastel, dans leur article célèbre sur la définition de patrimoine. Ils ont montré que c’était l’église qui, à travers le patrimoine de Saint-Pierre, avait conservé l’idée d’un bien commun, qui n’était pas appropriable par les individus. On arrive à ce paradoxe, que ce que nous appelons patrimoine culturel, en fait, n’est pas du patrimoine au sens commun. C’est-à-dire que ce sont des choses qui ne peuvent pas être appropriées par les individus. Cela ne peut pas faire partie des biens d’une personne, qu’elle peut léguer ou qu’elle va pouvoir vendre et donc disposer de la manière dont elle l’entend. C’est une première chose, qui pose la question de savoir ce que c’est, au fond, que cette catégorie extrêmement curieuse de patrimoine culturel, qu’il soit matériel ou immatériel d’ailleurs. On tombe sur une deuxième aporie, que vous signaliez, à savoir : est-ce qu’on est dans une position substantialiste, en gros, c’est-à-dire est-ce que ce sont des qualités qui appartiennent aux objets ? Il est évident que quand vous avez un monument, s’il fait patrimoine, c’est qu’il a quand même un certain nombre de caractéristiques particulières, qui font qu’il va être reconnu comme ayant une valeur spécifique, même une série de valeurs, telles que les a analysées Riegel par exemple, au début du siècle dernier, ou telles que les a définies Xavier Greffe, quand il a fait ses travaux sur l’économie du patrimoine.

Mais – parce qu’il y a un « mais » ! – si je m’en tiens seulement aux qualités intrinsèques, je m’aperçois que je suis dans la difficulté très grande de définir ce qui fait patrimoine. Si vous utilisez un patrimoine, qui est le patrimoine immatériel, qui est quand même un patrimoine aujourd’hui considéré comme ayant une importance extrêmement grande – surtout pour les questions, par exemple, de la diversité, pour prendre la thématique de la journée –, on voit très bien que la question des qualités intrinsèques nous amène dans l’impossibilité quasiment de définir ce qu’est le patrimoine.

D’où l’idée de laisser de côté la notion de patrimoine, et de se tourner vers quelque chose qui, pour la recherche, est beaucoup plus intéressant, à savoir : comment des objets vont acquérir le statut de patrimoine ? C’est ce que l’on appelle la patrimonialisation, c’est-à-dire devenir patrimoine pour un certain nombre d’objets. Là, on va s’apercevoir qu’on a plusieurs types d’approches. On peut avoir une approche sur la patrimonialisation, ce que j’ai mis en second, à savoir sur la manière dont des objets deviennent patrimoines. On s’aperçoit qu’on a toute une série d’études, tout à fait légitimes d’ailleurs, comme des études qui relèvent aussi bien de l’histoire de l’art, de l’ethnologie, de l’architecture… qui vont permettre de définir un certain nombre de caractéristiques qui vont servir de support à la définition du statut de patrimoine. Donc on va avoir deux types de recherches. Les recherches pour la patrimonialisation, qui contribuent à la patrimonialisation – lorsque, par exemple, un ethnologue fait une enquête sur la tarasque à Tarascon, pour la faire reconnaître comme patrimoine immatériel –, on est dans des études pour la patrimonialisation. Ou des études sur la patrimonialisation.

Là, je vais parler essentiellement des études sur la patrimonialisation et, à l’intérieur de ces études-là, il y a encore deux types différents d’études. Des études qui portent sur les pratiques historiques et des études qui portent sur le symbolique. Je reprends une distinction qu’utilise Augé dans Pour une anthropologie des mondes contemporains. Parmi les études des pratiques historiques, vous avez à nouveau toute une série de différentes études qui appartiennent à des disciplines différentes, que ce soit l’histoire, l’anthropologie, la communication, la sociologie ou autres… mais on va retrouver deux grandes catégories. Une première catégorie qui porte plutôt sur l’intérêt, l’étude de l’intérêt que portent des populations sur les patrimoines – ce que je signalais tout à l’heure. On va étudier, par exemple, comment des associations vont se constituer et mobiliser des personnes, mobiliser des études, pour faire reconnaître tel ou tel objet comme ayant valeur de patrimoine. La défense des centres urbains, les batailles qu’il y a eu autour des Halles de Baltard, toutes choses de ce genre… Et puis vous allez avoir des études qui portent plutôt sur la patrimonialisation elle-même, comme celle de Nathalie Heinich par exemple, qui est une étude de sociologue sur le processus, c’est-à-dire sur comment fonctionne l’inventaire. Comment est-ce qu’on se définit les catégories ? Comment est-ce qu’on les applique ?…

Ce sont des études très diverses. J’en dirai un mot, mais je voudrais surtout parler ici de la dimension symbolique. Si on essaye de se poser la question de savoir comment la patrimonialisation amène au statut de patrimoine, évidemment c’est la dimension symbolique qui intervient. Qu’est-ce que c’est que la dimension symbolique ? Qu’est-ce qui fait, par exemple, que des choses qui sont dans le circuit vont, en quelque sorte, se retrouver sorties du circuit ? Au fond, les études sur la dimension symbolique du patrimoine portent essentiellement sur la naissance de l’obligation de garder. De la même façon que les anthropologues étudient un certain nombre de règles dans les sociétés « exotiques », on va dire, nous avons chez nous aussi nos propres règles symboliques. Ça ne veut pas dire, parce que nous sommes rationnels, que nous ne fonctionnons pas au symbolique, puisqu’il n’y a pas de société sans symbolique, il faut dire les choses comme elles sont. On peut s’intéresser à la manière dont des objets vont changer de catégorie, puisqu’ils vont être mis en réserve, si je puis dire. À savoir comment, de la catégorie des biens qui peuvent circuler, des biens que l’on peut échanger, des biens marchands, on va se retrouver dans la catégorie des biens que l’on ne peut plus vendre, que l’on ne peut plus même partiellement échanger. On peut à la limite les donner. Pas toujours. On est justement, précisément, dans l’obligation de les garder pour les générations futures. C’est ce qui caractérise évidemment la dimension symbolique du patrimoine. Ce qui est intéressant, c’est qu’on voit très bien que cette obligation de les garder pour les générations futures introduit un vecteur temporel dans la société puisque ce sont généralement des biens du passé, qui sont venus jusqu’à nous, et dont nous avons l’obligation de les garder pour les transmettre à ceux qui vont venir après nous. Ce qui fait qu’une des caractéristiques symboliques du patrimoine, c’est précisément d’introduire une continuité dans le temps à l’intérieur de la société. Comme les anthropologues (spécialement Maurice Godelier) l’ont montré, vous n’avez pas de société sans continuité dans le temps. C’est-à-dire que, si tout se transforme tout le temps, vous allez avoir des individus, certes, mais vous n’aurez pas véritablement de société. Toutes les sociétés ont des procédures d’installation de leur continuité temporelle.

Si on regarde comment ça se passe chez nous, si on part de ce qui caractérise le patrimoine, on va s’apercevoir que pour que quelque chose devienne patrimoine, il faut ce que j’ai appelé un certain nombre de gestes de patrimonialisation, c’est-à-dire d’opérations qui vont partiellement se succéder. C’est-à-dire qu’on peut en changer l’ordre mais, d’une manière générale, cela intervient dans cet ordre-là, pour ce qui est du patrimoine matériel. Après, je parlerai du patrimoine immatériel, c’est un peu plus compliqué, d’abord parce que le patrimoine immatériel, même s’il a toujours un support matériel, est quand même défini comme une idéalité.

Le premier geste, c’est évidemment le sentiment d’une valeur de l’objet. C’est-à-dire que l’on voit très bien, si on prend l’architecture – puisque nous sommes ici dans une maison dont le patrimoine est celui de l’architecture –, que si on réfléchit sur la manière dont des objets urbains, c’est-à-dire des architectures, basculent du monde de l’utilité ordinaire, c’est-à-dire de la contemporanéité, dans la dimension de la mémoire, pour reprendre la catégorisation de Riegel, on voit très bien qu’il faut qu’il y ait le sentiment d’une valeur spécifique de cet objet. La reconnaissance, par exemple, de la Cité radieuse de Le Corbusier comme étant un objet patrimonial, évidemment, ne s’est pas faite toute seule et a nécessité le sentiment que cet objet-là possédait une valeur qui méritait qu’on le garde. S’il n’y a pas cette valeur, de toute façon, l’objet n’est pas gardé, on va détruire… Pour l’instant, les grands ensembles ne sont pas considérés comme ayant valeur patrimoniale. On détruit les barres. On est dans une logique d’usage, et non pas du tout dans une logique de mémoire et de support de mémoire. Ça, c’est le premier point.

Je reprends la « trouvaille ». J’ai mis des guillemets parce que ça n’est pas de moi, il faut toujours rendre ce que l’on emprunte aux auteurs. C’est une expression de Umberto Eco qui parle, à propos du patrimoine archéologique justement, de la trouvaille, c’est-à-dire du fait que cet objet-là, quand on le découvre, on a vraiment l’impression que l’on est tombé sur quelque chose possédant une valeur inestimable. Je reviendrai sur cette dimension symbolique. C’est-à-dire que l’on a véritablement fait une trouvaille. Cette trouvaille est à entendre au sens premier du terme, c’est-à-dire que l’on a découvert quelque chose, et elle est à entendre aussi au sens second, c’est-à-dire que, non seulement on a trouvé quelque chose, mais on a trouvé quelque chose d’exceptionnel. Ça, c’est le premier élément, qui est souvent lié au sentiment de la disparition, c’est-à-dire qu’il faut avoir détruit un certain nombre de choses avant de se rendre compte que ce qui reste, il faudrait le garder, parce que si l’on continue, telles que les choses sont parties, il ne restera plus rien, par exemple, des objets d’une période. On l’a vu avec les Halles de Baltard, avec les architectures de fer. À partir de ce moment-là, il y a évidemment trouvaille, c’est-à-dire que quelque chose qui n’avait pas véritablement de valeur va en acquérir une, extraordinaire. On a exactement le même processus, vous le savez comme moi, dans les héritages à l’intérieur des familles. C’est-à-dire que des objets qui, tant que c’étaient les parents qui les avaient, n’avaient une valeur que très relative, voire pas de valeur du tout, et que l’on était même prêt à détruire, dès l’instant où les parents vont disparaître, ils deviennent des supports d’une relation, la matérialité d’une relation. Et à partir de ce moment-là, ils vont acquérir une valeur symbolique extrêmement importante et on va voir les enfants, éventuellement, se disputer ces objets, non pas pour leur valeur économique, mais justement pour leur valeur symbolique, parce qu’ils sont porteurs d’une relation avec des personnes que l’on estime avoir une grande valeur.

Le deuxième temps, c’est celui de l’authentification, c’est-à-dire, au fond, les études que l’on va mener. On s’aperçoit qu’il n’y a pas de patrimonialisation, il n’y a pas de reconnaissance dans le patrimoine, sans qu’il y ait des études, que ce soient des études historiques (généralement c’est plutôt historique) ou ethnologiques ou techniques. De toute façon, il y a des études sur lesquelles on va se fonder – en archéologie ou en paléontologie, c’est manifeste – pour donner un statut à cet objet et l’authentifier comme étant bien le représentant d’une période. On l’a vu pour Lascaux, il ne s’agit pas de peintures que les bergers auraient faites il y a quatre ou cinq ans, il s’agit effectivement de peintures datant de telle ou telle période.

Troisième point extrêmement important, on voit qu’il n’y a pas de patrimoine sans déclaration du statut patrimonial. Il faut qu’il y ait une autorité qui dise : effectivement, c’est du patrimoine. C’est ce que j’évoquais, il y a toujours une guerre entre les gens qui veulent faire reconnaître le statut de patrimoine et puis l’autorité qui va en quelque sorte le déclarer. On l’a actuellement en France à propos du patrimoine immatériel où il y a eu pendant assez longtemps une résistance assez forte sur ce type de patrimoine, estimant qu’il ne s’agissait pas de vrai patrimoine, d’une certaine façon.

Ensuite, l’accès du collectif à l’exposition. C’est essentiellement l’exposition, c’est-à-dire que quand il y a un patrimoine, si c’est un bien commun, tout le monde doit en profiter. Le dernier point, c’est que nous sommes tenus de le transmettre.

Ça nous donne ce schéma. Je vous le présente rapidement. On voit très bien que ce qui caractérise le patrimoine matériel, c’est que vous avez une rupture dans le temps qui fait que l’objet n’a plus le même statut. C’est la flèche bleue, au milieu, qui tend vers le fait de découvrir. À partir de cette rupture, ou au-delà de cette rupture, vous allez avoir la découverte, la connaissance, l’authentification, la déclaration, la monstration et la transmission.

Les régimes de patrimonialisation. Dans le cas du patrimoine matériel, ce qui caractérise ces objets, c’est qu’ils sont porteurs de sens du passé. C’est la caractéristique première. Je vais très rapidement donner les caractéristiques. Au fond, ce qui définit le statut d’un objet patrimonial, c’est que c’est du passé qui est présent dans le présent, en tant que passé. C’est-à-dire qu’il y a une matérialité du passé. On va dire qu’il rend présent le passé. Le savoir ne peut pas faire ça. Sauf quand il s’agit d’un savoir sous forme de mémoire, transmis à l’intérieur d’un groupe social. Mais dans le cas du patrimoine matériel, justement, il y a eu rupture de mémoire. Si on prend les monuments, on voit très bien que les monuments ne sont plus utilisés, il y a une rupture de mémoire. On va avoir une reconstitution d’un savoir sur cet objet.

Les conséquences, c’est que la grande question, c’est l’authenticité, dans le cadre du patrimoine culturel matériel et que, par contre, le problème qui se pose, c’est la revivification mémorielle, c’est-à-dire que dans la société, il y a à nouveau en quelque sorte un intérêt de mémoire, qu’on considère cet objet comme étant un objet de mémoire.

Un mot du patrimoine immatériel. Ce qui fait le patrimoine culturel immatériel, c’est un objet idéal. J’ai pris un exemple du Cantu in Paghjella en Corse, qui est inscrit sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco. On voit très bien que cela n’existe qu’à travers les performances, si je résume très rapidement. On voit là le poids de la mémoire, c’est que le jour où il n’y a plus de performances, c’est-à-dire où on ne chante plus ces chants, et où les gens qui les chantaient sont morts, le patrimoine a disparu. Donc vous allez avoir un double problème avec le patrimoine culturel immatériel, c’est qu’il faut qu’il y ait un support, donc il faut qu’il y ait des manifestations, et d’autre part, ces manifestations ne constituent pas le patrimoine lui-même. C’est-à-dire que vous ne pouvez pas dire que l’exécution d’un chant dans une église pour telle messe constitue le patrimoine. Le patrimoine, c’est l’idéalité dont cette performance est une manifestation. Ce qui évidemment, du point de vue de la gestion de la définition de ce qui fait patrimoine, va poser des problèmes tout à fait particuliers, sur lesquels je dis simplement un mot. Une des conséquences, c’est que les deux modalités de manifestation, par exemple, du chant, c’est soit l’exécution, c’est-à-dire ce qu’on chante, soit on le transmet, c’est-à-dire que les enfants apprennent à chanter. Ce sont les deux modalités, et puis vous en avez une troisième avec l’introduction du caractère patrimonial – on en parlera et puis je m’arrêterai là –, c’est qu’aujourd’hui nous sommes capables d’enregistrer les performances, ce qui amène une modification considérable et spécialement une circulation dans un espace public de patrimoines qui étaient des patrimoines liés à une communauté, dans un espace public qui va être mondialisé. Si on prend les musiques du monde, pour prendre un exemple simple, on voit très bien que des musiques qui avaient été construites sur des millénaires dans une communauté donnée vont, du jour où elles sont enregistrées, pouvoir se retrouver dans les bacs des disquaires ou sur Internet ou sur iTunes, et que vous allez pouvoir acheter ces musiques et les écouter en dehors de tout lien avec la communauté qui les a produites. Donc vous allez pouvoir les considérer comme des œuvres culturelles. Donc vous avez un effet de culturalisation, pourrait-on dire, du fait de déclarer les objets du patrimoine culturel immatériel comme étant du patrimoine culturel immatériel.