Un patrimoine ostensible ? Les "grands dépôts" des Archives nationales et la mise en scène de l'histoire

Enregistrement audio

transcription

Yann POTIN

Archives nationales, Département éducation, culture et affaires sociales

Merci pour cette invitation à parler de ce patrimoine un peu singulier, quoiqu’assez célèbre, ou en tout cas qui a fait parler de lui beaucoup ces dernières années, c’est-à-dire cette masse assez indistincte, parfois illisible, très souvent illisible, un peu mystérieuse, qu’on appelle les archives, et qui a partie liée avec la question de l’écriture de l’histoire, donc forcément de son instrumentalisation sous toutes ses formes, que ce soit à l’école ou en dehors de l’école, bien entendu. Puisque ce quadrilatère des Archives nationales dont je vais beaucoup parler, qui est un quadrilatère historique qui existe depuis 1808, même s’il s’est étendu – je ne rentrerai pas trop dans les détails malheureusement –, a effectivement la spécificité – je mettrai de côté la question du lieu de mémoire qui me semble assez peu problématique ici –, d’avoir été un espace fonctionnel pendant très longtemps. Un espace de stockage et en même temps un espace de symbolisation de quelque chose qui est, en gros, la centralisation au même lieu de la série des temps et de la série des segments sociaux identitaires d’une société qui pense pouvoir faire nation et qui, d’ailleurs, l’a fait a priori jusqu’à présent.

La question étant de savoir comment ici se fabrique la patrimonialisation que le patrimoine, puisque les Archives ne sont rien d’autre, au départ, qu’un sous-produit de l’administration, il ne faut jamais l’oublier ; et que ce patrimoine-là, il est non seulement fragile, mais il est surtout très difficile à valoriser, et pas simplement pour le public, le grand public, mais y compris pour le public savant. De ce point de vue-là, je ne parlerai pas évidemment de ce qu’est la valorisation de base des archives, qui est l’écriture sous toutes ses formes, la recherche, la recherche historique, la recherche citoyenne, la recherche généalogique, la recherche identitaire, mais bien de la manière dont on met en scène ou a pu être mis en scène ce patrimoine, qu’il est difficile de qualifier d’ailleurs, puisqu’il est à la fois administratif, il est historique, il est écrit avant tout. Mais la catégorie du patrimoine écrit du ministère de la culture résiste beaucoup à intégrer les archives pour une bonne et simple raison, c’est que la catégorie du patrimoine écrit concerne essentiellement le patrimoine imprimé, c’est-à-dire le patrimoine littéraire ou paralittéraire, alors que les archives ont un rapport beaucoup plus archéologique avec la réalité. Rapport archéologique qui est d’ailleurs aussi dans leur disparition, puisque les archives sont fragiles également dans leur transmission. J’en veux pour preuve cette scène très célèbre de l’effondrement du bâtiment des Archives municipales de Cologne, il y a trois ans, parce que le RER passait en dessous. On voit comment peut s’effacer d’un geste – je ne parle évidemment pas des événements guerriers – ce patrimoine extrêmement fragile, bien qu’il utilise (c’est là l’abbaye d’Ardenne, qui ne concerne pas exactement que des Archives), des formes d’ostentation qui sont extrêmement traditionnelles, qui viennent se réimplanter dans la naissance du patrimoine, c’est-à-dire la scène inaugurale du patrimoine, c’est-à-dire la laïcisation du patrimoine religieux, du patrimoine même ecclésiastique, toujours transposé. J’essaierai de montrer comment, au XIXe siècle entre autres, comment ce XIXe siècle en a hérité, comme on a hérité de ce XIXe siècle, comment une forme de transposition, de laïcisation, de transfert des scénographies religieuses, à commencer par la fétichisation des reliques, a pu fonctionner. Et comment aujourd’hui on pourrait… Mais c’est un véritable chantier et j’avais donné en première image l’extrait de quelque chose que les Archives nationales viennent de mettre en ligne. C’est une visite virtuelle des dépôts, et c’est assez intéressant… D’ailleurs elle s’appelle Viviane, ce qui est assez drôle, parce que c’est une tentative un peu magique de conjurer ce à quoi les archives sont systématiquement assimilées, c’est-à-dire la mort, la poussière, le silence et la disparition. Viviane, c’est un mot plein de résurrection et on va croiser également la résurrection, et le principal agent de cette résurrection au XIXe siècle, fut Jules Michelet qui travailla aux Archives nationales.

Je vous invite donc à parcourir ces galeries. J’essaierai de faire l’archéologie de ce parcours qui quasiment est en train d’être redécouvert par l’institution elle-même, peut-être aussi à la faveur de son déménagement, puisque cette question de la Maison de l’Histoire de France – ce n’est pas le sujet aujourd’hui – s’appuyait sur une très vaste réforme qui est en cours et qui va s’achever, avec l’installation d’un nouveau bâtiment, à Pierrefitte-sur-Seine, que vous allez voir dans un instant.

Si je reviens donc sur l’image même de la scénographie patrimoniale des Archives, elle est un jeu permanent entre le contenu et le contenant, que ce soient des salles de lecture ou que ce soient des dépôts. C’est bien cette question de l’utilisation ou de l’extraction des dépôts qui fait que précocement, dès le XIXe siècle, et a fortiori dans les années 50, étonnamment, les Archives en tant qu’institution étaient un service pilote pour les services pédagogiques. Vous avez ici Régine Pernoud qui présente en 1951, au moment de la création du premier service pédagogique, avant que le ministère de la culture existe. Cet essaimage a donné lieu à une forme de médiation qui, aujourd’hui, paraît obsolète. C’est-à-dire cette médiation par l’ostentation simple, l’exposition très traditionnelle des documents, et qui semble s’épuiser. Ou peut-être pas puisque, depuis de nombreuses années, on a fermé l’exposition permanente en 1993 aux Archives nationales des grands documents dits de l’Histoire de France, qui formait depuis le XIXe siècle un Musée de l’Histoire de France (plus de 2 500 documents) et, de temps en temps, dans les expositions temporaires, en ressort si j’ose dire des manuscrits, avec quand même une timidité, en disant : on ne va pas trop en mettre, ça va étouffer les gens, c’est illisible, etc. On a peut-être tort – et j’en termine cette introduction par-là – puisqu’il y a des institutions toutes privées, qui ne sont pas des institutions mais qui sont des sociétés de profit, comme ce Musée des lettres et manuscrits qui a pignon sur rue à Paris, qui non seulement s’institue musée lui-même, non seulement joue sur la vieille esthétique spéculative du marché des autographes, mais plus encore, propose des ateliers pédagogiques, y compris des ateliers pédagogiques tout à fait concurrentiels par rapport à tous les autres types d’instances du patrimoine écrit : calligraphie, épigraphie, moulage de sceaux, etc.

Il faut se réapproprier, je pense, cette ostentation du patrimoine écrit, et pas simplement le patrimoine littéraire. Parce que, de ce point de vue-là, que ce soit à la BNF ou que ce soit à l’IMEC, bien entendu, l’ostentation des reliques de la littérature est une chose qui n’a jamais vraiment cessé, au moins depuis la première grande exposition dans ces murs mêmes, en 1937, des grands manuscrits d’écrivains. Donc on est dans un lieu de mémoire de l’ostentation du patrimoine écrit puisque, à la faveur de l’exposition internationale de 1937, universelle, il y a eu une très grande exposition – Romain Rolland à la manœuvre – sur les grands manuscrits d’écrivains, ce qui était la première grande exposition de manuscrits contemporains, en plus, et pas simplement du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle.

Mon premier point – je développerai trois points –, c’est l’ostentation fondamentale, nécessaire, qui est en fait d’une certaine façon une forme de patrimonialisation par défaut, et qui s’inscrit dans une très longue durée. Il est nécessaire de la prendre en compte. C’est la question de l’inscription dans le territoire, dans les territoires, et tout particulièrement dans la conscience quelle qu’elle soit – qu’elle soit nationale, régionale, locale… –, de l’existence de ce lieu aveugle où se stockent, ou se déposent les choses, les documents de l’État, des particuliers, etc. De ce point de vue-là, vous avez l’explication de 200 ans de continuité dans le quartier du Marais, c’est-à-dire ne pas vouloir prendre le risque de faire le deuil de la centralisation qui, finalement, a été faite par la réforme politique dans son ensemble ; et ce transfert dans un autre territoire, en l’occurrence dans un bâtiment qui vient d’être achevé, de Massimiliano Fuksas, pour les Archives nationales. Mais cette scénographie monumentale, puisque c’est un IGH à peu près grand comme Beaubourg – certes au milieu de la Plaine de France, de La Plaine Saint-Denis, donc ce n’est pas tout à fait la même densité –, mais la nécessité d’une inscription monumentale pour justifier de la collecte, de cette collecte si difficile, que vous avez vue tout à l’heure. Au passage, voilà une petite image de la pose de la première pierre. Le discours de Massimiliano Fuksas reprend typiquement l’assimilation du contenu et du contenant pour patrimonialiser, pour tenter de dompter cette masse monstrueuse ; 300, 400 kilomètres de papier. Il a appelé son bâtiment le « monolithe » ou le « coffre précieux de la mémoire », comme si on pouvait revenir au moment où la mémoire tenait dans un coffre. Tout le problème étant de savoir qu’elle explose, et je reviendrai tout à l’heure sur les effets de la numérisation, sur cette question de la monumentalisation des Archives.

Monumentalisation qui a toujours emprunté la question du sacré, pour ne pas dire tout simplement de la relique. Vous avez ici un bâtiment disparu, mais près d’un bâtiment que vous connaissez très bien, c’est-à-dire la Sainte-Chapelle. C’est la sacristie de la Sainte-Chapelle qui a accueilli, du milieu du XIIIe siècle à la veille de la révolution, pendant plus de 500 ans, le Trésor des Chartes des rois, c’est-à-dire le chartrier de famille des Capétiens, qui se situait associé à la couronne d’épines du Christ, c’est-à-dire la principale relique du royaume, ce pourquoi le roi était gardien et trésorier du Christ. Cette monumentalisation, qui vise à compenser la fragilité de ces papiers, la fragilité de ces documents, est plus classique dans un monde féodal ou ici urbain. C’est la fameuse tour des Capitouls à Toulouse, derrière le Capitole, qui était la tour des Archives municipales jusqu’à il n’y a pas très longtemps, et qui aujourd’hui est l’Office du tourisme.

On pourrait décliner de très nombreux bâtiments. On parlait du théâtre, un lieu théâtral s’il en est, mais juste à côté de cette scène annuelle, il y a cette tour, entre l’église Notre-Dame des Doms et le Palais des papes, et qui est, belle image de transition, la tour aujourd’hui encore de conservation des Archives départementales du Vaucluse. Voilà comment la monumentalisation (ici, l’ancien dépôt des Archives de la Vienne), et puis comment tout le XIXe siècle, c’était tout le problème, quand il s’est agi de faire le tri dans la mémoire, une fois l’ancien régime, si j’ose dire, érodé, quand il s’est agi de savoir comment on allait insérer ce qui est la principale question du XIXe siècle, mais qui reste encore finalement une question majeure, dans la mémoire controversée des différents groupes sociaux (pour simplifier, tiers état, bourgeoisie, noblesse), la mémoire de la révolution… la monumentalisation, la manière de monumentaliser (localement, ici, c’est le plus ancien bâtiment d’Archives créées ad hoc en France, dans le Nord, il n’est plus en fonction)… mais vous voyez qu’on est toujours entre la mise en scène de l’autorité (cela ressemble à une sorte de palais italien)…

Chaque période projette, dans cette façon de monumentaliser le stockage, son esthétique. Jusqu’à, y compris par la récupération ici à Fontainebleau, grand centre des Archives nationales, de bâtiments militaires de l’OTAN, et d’une architecture de la guerre froide qui permet d’avoir, dans la cartographie des espaces de stockage, tout un imaginaire, peut-être pas très varié, mais qui – il y a eu toute une littérature là-dessus – en soi déjà peut permettre de poser la question : comment on se représente, si j’ose dire, le disque dur ? Pour transformer les mots, et l’imaginaire d’ailleurs, la mémoire numérique est encore plus intéressante à étudier, puisque non seulement elle transfigure, mais elle sublime, jusqu’au « nuage » l’imaginaire de la mémoire, en sachant que c’est une vaste métaphore qui repose toujours la question de la matérialisation, puisque même le patrimoine immatériel est fondé par des éléments matériels et a fortiori la mémoire numérique.

À gauche, le Val-de-Marne. On est là vraiment dans les années 70. La puissance administrative, la forteresse administrative au milieu du territoire. Dans les Landes, ouvert il y a deux ans, l’ancien et le nouveau. L’ancienne caserne militaire à un moment donné et le bâtiment un peu plus symbolique. Mais toujours le coffre. La nécessité aussi – j’en termine par là pour ce premier temps –, dans l’inventivité de ses services pédagogiques, créés par Régine Pernoud, la nécessité d’irriguer le territoire puisque ces lieux de stockage sont quand même par définition très mobiles. On a, un peu à l’image de ces bibliothèques départementales de prêt, dans les années 70, l’expérience des archivobus ou des camionnettobus, avec à l’intérieur le kit d’exposition, de médiation, jusqu’à aller, jusqu’à pouvoir irriguer de manière très étroite le territoire. Ou au contraire plus massive. Ici le semi-remorque, le semi des Archives – je vous laisse filer la métaphore –, le semi des Archives du conseil général des Bouches-du-Rhône, qui est un véritable coffre portatif, voire un dépôt portatif. D’ailleurs, pour ceux qui ont déjà été aux Rendez-vous de l’histoire de Blois, chaque année, à la sortie de la Halle aux grains (ou au blé je ne sais plus comment elle s’appelle), il y a un archivobus qui reste là sédentaire pendant le temps du festival.

Ça, je dirais, c’est le coffre fixe ou portatif. C’est évidemment le code de base, mais c’est un code qui a trouvé très vite ses limites, ne serait-ce que parce qu’il laisse close la question de la visibilité. Or on est bien d’accord que montrer un monolithe, ce n’est pas encore montrer. C’est sur le mode, vraiment cette fois-ci, de l’ostension des reliques que le XIXe siècle a réinventé, dans un bric-à-brac sur lequel je vais donner un exemple assez majestueux, a réinventé une sorte d’enchantement qui peut correspondre à une forme de patrimonialisation, avec cette transposition.

Vous avez ici la Sainte-Chapelle, à gauche, qui avait été transformée pendant 40 ans avant d’être repatrimonialisée par les historiens de l’art, mais les révolutionnaires avaient transformé, comme beaucoup d’autres établissements ecclésiastiques, l’espace en espace de stockage et, en l’occurrence, précisément pour les Archives du parlement. Cette forme de transfert a connu – et c’est l’histoire que je voudrais vous raconter en changeant un peu de focale ici – un acmé, avec la scénarisation, pourrait-on dire, de cette armoire de fer, que vous voyez ouverte ici, et qui, encore aujourd’hui, est au cœur de cet hôtel de Soubise du Marais. Hôtel de Soubise ou palais de Soubise qui est, on l’oublie ou on ne le sait pas, un lieu de 200 ans de stockage certes, mais par défaut, puisqu’il avait été acquis en 1808, mais immédiatement après, quand Napoléon 1er avait décidé de confisquer toutes les archives de l’Europe, à commencer par toutes celle du Vatican, qui sont venues à Paris pendant quatre ans…

C’est une autre forme de patrimonialisation, c’est la première d’une certaine façon, confère le Louvre, confère les bibliothèques et la richesse des bibliothèques : la confiscation. Il avait décidé de construire – décidément les lieux parlent d’eux-mêmes – au pied d’ici, c’est-à-dire en face, au quai Branly (vous voyez l’Ecole militaire au fond), un très vaste palais des Archives, qui était destiné à être un imaginaire évidemment militaire, c’est Napoléon. Mais avec un projet de temple de la mémoire qui, en plus, avait déjà la notion de réserves foncières pour accroissement derrière lui, et qui a vu quand même une élévation de 2 m avant de disparaître. Finalement, l’installation derrière ces murs pendant 200 ans et l’installation des différentes reliques, l’enchâssement des différentes reliques, relève tout autant d’un bricolage, particulièrement d’un bricolage assez formidable, par la récupération de cette armoire qui, en elle-même, est une relique, et qui a permis de symboliser, mais au sens vraiment premier du terme, au sens de sumbolon, c’est-à-dire de réduire en quelque chose de visible et de spectaculaire, une masse aveugle. Et c’est tout le problème de ces bâtiments dont je parlais, de cet imaginaire du stockage, qui échappe en permanence à l’imaginaire. Comment se représenter, quand je vous dis : 400 kilomètres, 500 kilomètres… ? Est-ce que ça a un effet psychique ? Au XIXe siècle antiquaire, au XIXe siècle muséal, c’était le même mouvement au même moment pour les vitrines de musée ; on a récupéré cette armoire de fer qui était l’armoire dans laquelle l’Assemblée constituante a scellé les premières lois, les premières constitutions du royaume, mais aussi tout un certain nombre de choses du royaume puisque, au départ, c’était la Constituante, une monarchie parlementaire, mais également les bris et un certain nombre d’objets symboliques comme l’étalon du mètre et du kilogramme. Je vous invite à la visiter.

Il y a un objet tout particulièrement qui, pour moi, est la marque de l’invention du patrimoine et du patrimoine archivistique, c’est… Un jour, on décide, un jour très spécifique, le 14 juillet 1792, pour fêter la prise de la Bastille (on est encore dans une monarchie), on décide d’enchâsser, cette fois-ci sous la Bastille, qui fait l’objet de tout un certain nombre de projets… Et c’est, vous le savez, la célèbre phrase de Michelet, « le problème de la révolution, c’est que son monument, c’est le vide », donc sa monumentalisation pose problème en permanence, et en attendant de se mettre d’accord sur un monument, on enchâsse dans un coffre la Constitution et la Déclaration des droits de l’homme, celle de 1789, comme un dépôt de fondation selon un geste pieux et sacré qui nous renvoie directement à l’Égypte pharaonique. Or, un mois plus tard, la monarchie chute, et le coffre vit sa vie sous la terre, sa vie de coffre et de relique. Et puis, le 7 mai 1793 (vous voyez ici le document), le Comité de salut public se souvient, quelques mois plus tard, qu’on a laissé ce document honni (puisque c’est une constitution qui institue une monarchie), on l’a laissé vivre (une vie archéologique tout du moins), alors qu’on est en train d’essayer d’installer un nouveau régime et surtout la République. Il y a une commission qui va le déterrer et qui demande de le pilonner. On pourrait s’arrêter là, on pourrait dire finalement, c’est la scène classique… Mais on décide finalement non seulement de le pilonner, mais de garder ce pilonnage comme la marque de l’infamie, la marque du passage d’un monde à un autre. C’est cet objet, doublé de la Déclaration des droits de l’homme pilonnée, qui finalement est conservé dans les Archives de l’Assemblée, dans l’armoire de fer. En tout cas, en 1844, c’est un document assez précieux, puisqu’il nous révèle que, dès ce moment-là, cet étalage de reliques – vraiment au sens propre du terme, puisque c’est la mémoire de l’effacement ; quand on garde la mémoire de l’effacement, c’est qu’on est justement susceptible de dire quelque chose de la mémorisation –, a été montré périodiquement, dans cette armoire de fer, qui au lieu d’être un coffre, a eu pendant toute son existence, sauf ses dernières années, la fonction de vitrine. C’est-à-dire la fonction exactement inverse de sa fonction première.

Sur la base de cette inversion fondamentale, Jules Michelet, qui a participé au récolement de cette armoire de fer au lendemain de la renaissance de la république en 1848 (il était aux Archives nationales depuis 1830), et c’est le legs qu’il va transmettre du reliquaire à l’ensemble des bâtiments, va proposer, dans un rapport qu’il corédige avec deux autres archivistes, une véritable poétique de la mémoire écrite. Poétique qu’il a déjà proposée dans son Histoire de France en 1833, poétique célèbre puisque c’est cette idée d’assimiler les galeries des Archives, les lieux de stockage, à des catacombes manuscrites, avec cette fameuse phrase, qui fonde d’ailleurs toute l’Histoire de France de Michelet, la « résurrection par la lecture des documents ». Cette idée, cette scène du Jugement dernier, où Michelet en Ezéchiel parcourt les galeries, et les morts se soulèvent au fur et à mesure qu’il avance, et l’historien est convoqué comme le médiateur absolu entre, pas simplement les vivants, mais entre les vivants et les morts, remplaçant la fonction médiatrice numéro un, qui est celle des clercs entre les vivants et les morts, entre les temps. Il propose dans un rapport de décembre 1849, je le cite, « en mettant sur chaque carton un mot, un titre »… Et c’est là où il étend véritablement sa vision poétique. Au lieu de simplement montrer une vitrine ou une armoire ouverte, entrouverte, qui, en soi, est le symbole de la conservation, il faut transformer le dépôt dans son ensemble, ce qui est un fantasme délirant, en gigantesque nécropole, comme sur chaque tombe, il y a marqué le nom de la personne décédée.

« En mettant sur chaque carton un mot, un titre, qui rappellerait son contenu, vous créeriez (il écrit au Garde général) en quelque sorte un inventaire ostensible, magnifique autant qu’instructif, que le public admis à visiter les Archives lirait avec curiosité, avec intérêt. Sans rechercher l’éclat ni le bruit, les Archives nationales apprendraient utilement au public qu’elles sont un établissement littérairement aussi important que la Bibliothèque nationale – ça, c’est la vieille concurrence –, et d’une importance politique tout à fait spéciale, unique, puisqu’elle renferme les précédents de notre histoire, ceux de notre droit, les actes originaux de la monarchie, ceux des gouvernements divers par lesquels la France a passé. Un Musée des sceaux, une exposition d’autographes, choisis sévèrement et d’un véritable intérêt historique, avertirait les yeux et saisirait l’attention ».

À travers cette proposition, on a quelque chose qui a été utilisé pendant plusieurs décennies jusqu’au début du XXe siècle, c’est-à-dire véritablement – et ce sera mon dernier segment – une mise en procession des dépôts. Ce lieu qui, aujourd’hui, du fait de la conservation préventive, du fait de tout ce que vous pouvez entendre à la télé sur la conservation chimique, etc., sur le fait qu’il faut que le patrimoine soit sanctuarisé, c’est exactement l’inverse qui a permis de le patrimonialiser. Je ne juge pas, mais je le souligne. C’est-à-dire cette nécessité de faire du lieu de stockage le lieu de monstration. Évidemment aujourd’hui, je n’ai pas pris de photos. Il suffit d’aller au quai Branly, à la British Gallery pour se convaincre que l’on a évidemment repris depuis longtemps cette scénographie. Mais là, aux archives, ce n’est pas simplement les réserves derrière la vitrine. Ce n’est pas les réserves en cage de verre comme les instruments de musique au quai Branly. C’est le parcours physique, exactement vers les reliques de cette histoire contradictoire, de cette histoire surtout conflictuelle, dans un quadrilatère qui – je pense à sa partie ici, puisque cette partie-là date du XXe siècle – a fini, après la Monarchie de Juillet, par se dédoubler et former une sorte de coffre de pierre (c’est la façade, enfin l’arrière-façade, sur la rue des Quatre Fils) avec une esthétique de nécropole tout à fait claire et un véritable parcours, comme annulaire, comme une crypte annulaire. Parcours qui culmine par cet espace central, aveugle sur la rue et qui est replié sur une cour intérieure. C’est précisément dans cet espace central qu’on a enchâssé l’armoire de fer et, autour d’elle, telle une irradiation croissante ou décroissante, les grands monuments qu’on voulait mettre en scène.

Pour terminer, nous allons parcourir un petit peu ce parcours, puisqu’il faut en fait quasiment le retrouver sous les usages postérieurs, sous les circuits postérieurs. Le dispositif avait même été complété sous la IIIe République par un double parcours. La salle de lecture avait été refondée en 1902, pour accueillir beaucoup de monde, 50 personnes à l’époque, et elle avait été installée au rez-de-chaussée, là où le parcours commençait au premier étage. Donc on avait les deux publics. Cela a d’ailleurs été thématisé (vous voyez ici l’entrée du premier étage) par Joseph de Laborde, ancien conservateur du Louvre, grand patrimonialisateur de métier, vitrinisateur, conservateur des objets d’art, qui a conçu, lui, pas tant la poétique des dépôts, la poétique mortuaire des dépôts, que la poétique des vitrines et de l’exposition de ce musée des Archives nationales, qui était donc cette sélection de 2 500 documents pouvant résumer l’histoire (je ne rentre pas dans les détails, je suis malheureusement trop en retard). Vous voyez qu’il y a tout un discours sur l’ouverture ou la fermeture. Les Archives étaient autrefois closes et murées. Et l’idée de comment ouvrir en dehors du public d’élite : « Mais à côté de ce public d’élite, à qui l’étude approfondie des documents est plus particulièrement réservée, il est une foule intelligente, avide de connaître toute chose, qui veut, à ses heures de loisirs, se renseigner sur les sciences qu’elle ignore, se rendre compte en les comparant des impressions que lui produisent les chefs-d’œuvre de l’art, qui afflue chaque dimanche dans tous les musées, cherchant à profiter de ses promenades et de ses jours de liberté pour en prendre par les yeux et s’instruire en courant, n’ayant pas le temps d’étudier. » S’instruire en courant, la foule intelligente. C’est la projection, en utilisant les cartons comme les briques de ce musée en images et en reprenant le testament de Michelet, ou le legs de Michelet, qui était : mettez un nom sur chaque carton, et vous aurez une histoire qui se vit elle-même, qui se déploie elle-même. Surtout, une histoire réconciliatrice, dans une IIIe République, au lendemain du Second Empire, qui cherche la réconciliation entre la France de la Révolution et la France de l’Ancien Régime.

Pour terminer, procédons à ce parcours, avec une entrée monumentale, salles des documents, « salles » au pluriel, donc une enfilade de salles, qui s’ouvre précisément par la mise en scène solennelle de ce que je pourrais dire le début et la fin de l’histoire, c’est-à-dire les actes des deux France, pour reprendre les catégories d’Augustin Thierry. Les actes de la Chambre haute et de la Chambre basse, les actes de la noblesse et les actes du tiers état, c’est-à-dire les archives, les procès-verbaux d’un côté de l’Assemblée nationale, et de l’autre côté du Sénat. Les deux France qui, pour l’éternité, s’affrontent et, en même temps, s’affrontent dans l’apaisement. On tourne à gauche et se déploie cette image que vous avez forcément déjà vue en couleurs, la galerie du Parlement, qui elle est la mémoire du droit, le plus beau fonds de l’Ancien Régime conservé. Mais vous voyez, on joue sur l’espace de stockage comme espace d’exposition. On y a installé une maquette, une des nombreuses maquettes (enfin, des moins en moins nombreuses) de la Bastille, taillée dans la pierre de la Bastille, installée comme, là aussi, le principe de Michelet, l’alpha et l’oméga. La charte de Childebert à côté du procès de Louis XVI. Le début et la fin. Les vainqueurs et les vaincus. Toujours le principe de la vanité, d’une certaine façon, et vanité jusqu’à l’exposition des clés de la Bastille, tels les trophées au sens propre du terme, qui marquent les clés de la liberté, les clés de la libération, bien entendu. Donc, toute une poétique, tout un discours, jusqu’à ces galeries du Second Empire qui, aujourd’hui, sont encore très présentes par leur architecture labroustienne (l’architecte Janniard était un élève de Labrouste). Mais malheureusement, l’esthétique uniforme du lien entre le contenant, le carton, avec une esthétique systématique, et le contenu, a été gommée par le reconditionnement en méchante boîte grise. Vous le voyez ici, j’ai fait un détail sur un trompe-l’œil (tous les battants en bois étaient mis en trompe-l’œil avec un papier peint qui, là, date du Second Empire, donc qui est dans un mauvais état), pour donner cet effet visuel, que vous allez retrouver ici, c’est-à-dire une sorte d’absence de mise en scène totale du sol au plafond, de césure dans cette mémoire continue qui est mise en galerie.

On arrive au cœur du parcours qui est cette armoire de fer et cette salle de l’armoire de fer. Vous voyez la photo de la fin du XIXe siècle et la gravure dans l’illustration au moment de l’inauguration de ces lieux, solennellement, pour une autre exposition universelle (non pas en 1937, mais en 1967). Effectivement, l’armoire de fer et sa scénographie se disposent à l’intérieur comme autant de casiers. L’effet d’échelle des casiers de la mémoire, que vous avez vu sur les murs, se reflète tel un fractal, peut se décliner comme un fractal. On a là, dans l’armoire de fer, un discours sur l’histoire de France avec le procès de Louis XVI en haut, les chartes mérovingiennes en bas, c’est-à-dire vraiment le début et la fin. Au milieu, les autographes révolutionnaires, etc. Finalement, une mise en espace, une mise en scène littérale, très frontale évidemment, de l’histoire. Une monstration des papiers mérovingiens qui côtoient le testament de Napoléon, le serment du Jeu de paume, les chartes constitutionnelles de la France et y compris, geste qu’on a poursuivi jusqu’à aujourd’hui, mais sur un mode relictueux, les constitutions de la France, puisque ce fétichisme un petit peu magique, c’est-à-dire cette idée de parvenir à maîtriser dans une armoire ce qui est non maîtrisable puisque ça fait plusieurs centaines de kilomètres de papier… On a déposé en 1997 toutes les constitutions de la France, et notamment la constitution de 58.

J’en termine par là sur un paradoxe, parce que cette armoire de fer a été entièrement numérisée ou presque, depuis 1993, et en ligne depuis 1996-97, au tout début, quand on était encore en basse diffusion. Vous voyez l’esthétique de l’interface de ce site Archim, qui offre le contenu total de cette armoire de fer, en gros plan bien entendu. Mais il n’a pas permis… il a effacé complètement ce charme et, d’ailleurs, très fréquemment, on n’arrive pas complètement à recréer l’effet visuel qui est pourtant très demandé, et de plus en plus. Ici, vous avez une des salles des Archives, avec des vieux cartons vides, mais ceux de la scénographie, qui ne cherchent plus à conserver quoi que ce soit, mais qui sont utilisés par l’équipe de télévision de l’émission L’Ombre d’un doute (c’est le plateau de télé que vous voyez), pour mettre en scène une émission d’histoire. Tout le challenge, c’est précisément d’habiter et de charmer et d’investir mystiquement ou transmystiquement ce lieu – ici ensoleillé ! –, puisqu’à l’intérieur, c’est un lieu de stockage, qu’il reste à mettre en tension avec la vieille chose, les vieilles reliques du patrimoine national.

Je vous remercie.

Jean-Marc Lauret. – Merci beaucoup. On voit bien comment le mode d’exposition participe ici de la construction du roman national. En même temps, on est aujourd’hui dans une situation un peu paradoxale, parce que les archives de l’outre-mer sont conservées à Aix-en-Provence, les archives du monde du travail sont conservées à Roubaix, comme chacun sait, le fichier juif au Mémorial de la Shoah, et ainsi de suite. Cela nous dit quoi ?

Oui, je vous remercie, parce qu’on en avait parlé… et pour mettre en scène tout cela, c’est un peu plus difficile. Effectivement, le paradoxe, c’est que, jusqu’en gros la Seconde guerre mondiale, qui est par définition le moment où le roman national s’effondre, et il va continuer à s’effondrer, on est dans le motif où l’armoire est la synecdoque, la métonymie. À peu près toutes les archives, y compris des archives ouvrières qu’on commence à collecter, se trouvent plus ou moins dans un même lieu. Il est tout à fait frappant de voir qu’à l’inverse, depuis les années 60, ou 50 – 60, on a souhaité ou on a tenté de rediffracter les mémoires, en les séparant, en pensant qu’en les séparant, on allait mieux les mettre en valeur, ce qui est le cas. Mais, vous voyez, le gouvernement des colonies chute en 61 – 62. Plutôt que de reprendre les vainqueurs et les vaincus, les dépouilles, les anciens opposants d’hier face à face dans la même catacombe, on dit : on va aller installer les archives d’outre-mer là où les Pieds-noirs vont s’installer prioritairement – c’est à eux qu’on s’adresse au départ –, c’est-à-dire à Aix-en-Provence. Cela donne un très bel édifice, une très belle chose aujourd’hui, mais on prend le risque de couper. La question s’est posée. Elle fonctionne très bien grâce au dynamisme des services pédagogiques pour le Mémorial de la Shoah. On peut en discuter, on peut discuter de la nécessité de rendre systématiquement (c’est tout le débat sur la restitution), parce que c’est une façon d’oublier autrement. Et c’est vrai que le pire de tout cela, c’est la création des Archives du monde du travail à Roubaix, pourtant voulue par le maire de Roubaix de l’époque, qui était premier ministre, pensant qu’effectivement – j’aurais pu montrer le bâtiment, c’est une ancienne usine, l’usine la Motte-Bossut – on « redouble ». Et on va mettre les Archives du monde du travail où il y avait des travailleurs, au moment où on est en train de les mettre au chômage, par définition. Le projet date de 83 – 84. C’est quand même fascinant, parce que c’est un grand risque politique… Et tout le pari de Pierrefitte, d’une certaine façon, c’est aussi d’aller emmener les archives des présidents de la république, non pas à Bourg-la-Reine, mais au milieu de la Seine-Saint-Denis. Voyez ce jeu, en permanence, entre le territoire, les territoires, les lieux, les dépôts.

Pour le cas du fichier juif, évidemment, c’est très compliqué parce qu’il y a eu toute une polémique sur son identification (et elle n’est pas close), mais si le Mémorial de la Shoah n’était pas aussi proche des Archives nationales, je pense que cela ne serait pas aussi parlant. Les deux services pédagogiques collaborent très bien, parce que – je parle sous le contrôle de Annick Pegeon que je vois là – il y a proximité pédestre, c’est-à-dire que les groupes peuvent le matin aller… et l’après-midi… vous voyez ce que je veux dire. Il est important de dire que c’est la Préfecture de police qui avait ce fichier, et que c’est bien l’État, c’est bien les archives de l’État. Les archives de l’infamie doivent faire partie des archives, parce que sinon, d’un côté la gloire et de l’autre côté l’infamie.