Conclusion

Transcription

Olivier Grenouilleau

Inspecteur général de l'éducation nationale, groupe d'histoire et de géographie

Mesdames et Messieurs, je voudrais d’abord remercier les organisateurs de cette manifestation de m’y avoir invité. J’ai pris beaucoup de notes et ai été très intéressé par cette journée. Je voudrais donc commencer par saluer cette initiative et la mise en place de ce PREAC, en soulignant l’importance de l’effet de levier que tout cela peut avoir sur les enseignants du secondaire. Je voudrais ensuite développer trois points.

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  Le premier concerne la définition même du patrimoine ou des patrimoines. Rassurez-vous, je ne proposerai pas de formulation définitive, ni même normée du patrimoine, car il me semble que l’objet est à géométrie variable et qu’il n’est pas forcément bien utile d’enfermer des choses vivantes dans des boîtes préformées.

Néanmoins, je voudrais rappeler comment les approches ont évolué. Il n’y a pas si longtemps de cela, le patrimoine revêtait une dimension essentiellement monumentale et renvoyait surtout au passé. Il s’agissait de restaurer et de sauver de « vieilles pierres », l’expression n’ayant absolument rien de péjoratif, au contraire. Le tout reflétait une conception de l’identité nationale, dont Olivier Poisson nous a parlé ce matin et dont le catalogue, fort justement précieux, n’était cependant ouvert qu’avec parcimonie.

Afin de mesurer le chemin accompli entre cette première conception des choses et les conceptions plus récentes, je prendrais l’exemple des dossiers présentés aujourd’hui au Ministère de la Culture pour obtenir le label des villes et des pays d’art et d’histoire. Le patrimoine n’y est plus seulement ou plus essentiellement monumental. Il est aussi musical, gastronomique ou encore paysager. L’objectif n’est plus seulement de restaurer ou de conserver, mais d’intégrer et de relier ce patrimoine multiforme à la vie citoyenne, en prenant pour cela en compte toutes les dimensions possibles, économiques, touristiques - dont on a peu parlé -, sociales et autres, dans une perspective parfois qualifiée de développement durable. En s’intéressant, par exemple, aux plans locaux d’urbanisme, afin que le patrimoine devienne au présent un élément sensible du cadre de vie ; en un mot, un patrimoine que tout un chacun peut s’approprier, d’une manière ou d’une autre.

Par rapport aux conceptions patrimoniales plus anciennes, il y a donc aujourd’hui quelque chose d’assez singulier. La configuration patrimoniale présente, occidentale ou du moins française, apparaît constituée d’au moins trois éléments en situation d’interaction. Le premier renvoie à une définition extrêmement large de l’objet patrimoine, quasiment en extension permanente. Le second réside dans la volonté d’intégrer ces patrimoines variés dans les schémas d’organisation voire de développement des cités. Troisièmement, on souhaite de plus en plus faire de ces patrimoines des éléments de la vie citoyenne.

En exagérant volontairement le trait, je dirais que l’on est passé d’une conception du patrimoine quelque peu élitiste, tournée vers le passé, à une perception de patrimoines au pluriel, à la fois diversifiée, évolutive, vivante et résolument inscrite dans le présent.

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  À présent, je voudrais revenir plus en détail sur le premier des trois éléments de cette configuration : à savoir sur cette définition de plus en plus ouverte du patrimoine. Car si la chose est éminemment positive, elle peut aussi être perçue comme le reflet des difficultés avec lesquelles nos sociétés postmodernes occidentales appréhendent le passé. J’interviens ici en historien.

La patrimonialisation croissante d’objets hérités d’un passé plus ou moins lointain est en effet en partie symptomatique d’au moins trois processus plus ou moins convergents. Le premier réside dans la volonté de citoyens de plus en plus « atomisés » et se sentant désorientés de retrouver des racines.

Le second renvoie à l’idée que la recherche de ces racines est liée à celle d’identité(s), terme fréquemment utilisé aujourd’hui, au cours des exposés et des débats, même s’il y a été parfois pensé de manière fort différente. D’un côté le patrimoine a en effet été perçu comme un moyen de favoriser la mise en relief d’identités existantes, voire de permettre la cristallisation d’identités nouvelles, le patrimoine apparaissant ainsi comme le reflet de multiples « moi ». Inversement, Daniel Maximim et Etienne Anheim ont beaucoup insisté sur le fait que le patrimoine ne pouvait pas, ne devait pas, se trouver enfermé dans des concepts renvoyant à des conceptions identitaires. Quoi qu’il en soit, qu’elle soit pensée comme connectée à des identités, ou bien comme un moyen de les neutraliser – comme l’a indiqué M. Jeudy – l’idée de patrimoine est très souvent associée à celle d’identité.

La recherche de ces racines « identitaires » renvoie à une conception de plus en plus « présentiste » du temps, pour reprendre un terme cher à François HARTOG. C’est un phénomène qu’il ne s’agit nullement de juger, dont on peut discuter, et que l’on peut étudier d’un point de vue sociologique ou encore philosophique. Je me ferai seulement ici l’avocat de l’historien attaché à un certain nombre de principes, et qui pourrait par conséquent parfois voir dans ces processus des signes potentiellement inquiétants. On peut en effet s’inquiéter de dérives possibles : dérives nostalgiques, touristiques ou encore identitaires. Non pas que le patrimoine ne doive pas avoir de rapport avec la nostalgie, avec le tourisme et l’identité, mais parce que le patrimoine ne peut, sans travestir le rapport de l’historien à l’Histoire, se trouver essentiellement résumé à l’une ou l’autre de ces approches. Sinon on peut risquer de tomber dans le « folklore » dont parlait M. Jeudy lorsqu’il disait - et il n’avait pas tout à fait tort - que l’on pense trop souvent que la culture ne peut devenir accessible que lorsqu’elle commence à être mise en spectacle. J’ai à ce propos à l’esprit un cas singulier : celui du discours d’un adjoint à la culture heureux de dire qu’il avait développé dans sa cité une formidable politique de démocratie participative, qu’il pouvait ainsi demander à des personnes qu’il rencontrait dans la rue ce qu’elles pensaient de tel ou tel monument, et du rapport de la cité au patrimoine. Fort de cette initiative, cet adjoint à la culture me disait : « Nous n’avons donc plus besoin d’historiens ». Il me semble que le patrimoine a évidemment besoin d’historiens, c’est-à-dire de personnes capables, par leur métier, de déconstruire les représentations du passé pour en proposer des reconstructions intellectuelles multiples, variées, susceptibles d’être discutées dans le débat public, autrement que par la recollection d’impressions de passants.

Une autre dérive possible réside dans une sorte de perte du sens commun de l’histoire. On dit souvent que l’histoire n’a plus de sens. C’est vrai. D’ailleurs, l’histoire n’a jamais eu de sens prédéterminé, et les vrais historiens ne cherchent pas à lui donner un sens quelconque. La demande de sens, et la recherche de ce sens dans la manière de se représenter le passé (et donc le patrimoine) n’ont cependant sans doute jamais été aussi grandes qu’aujourd’hui. La différence avec le passé est que l’on ne recherche plus aujourd’hui une seule interprétation du sens de l’histoire, un seul sens général, qu’il soit messianique ou bien encore lié à l’idée de progrès, mais plutôt une multitude de sens, du fait d’une appropriation de plus en plus individuelle, segmentée, voire « identitaire » de ces sens. Là où, dans le passé, il y avait un roman national, il y a désormais de plus en plus une multitude de romans, à la fois tout aussi intéressants, subjectifs et réducteurs.

D’où l’écart croissant entre l’histoire savante des historiens, qui ne cherche plus à donner un sens à l’histoire (comme on pouvait le faire au XIXe siècle), et celle de citoyens friands de patrimoines et de sens identitaires. Cela explique également la difficulté que l’on peut avoir pour reconstituer, non pas un sens, mais une vision commune, partagée, du passé et du patrimoine. Il y a quelques années, j’ai beaucoup travaillé sur l’histoire des représentations régionales en France au XIXe et au XXe siècle. On s’aperçoit que durant cette période, on pense les identités comme étant cumulatives. Les pédagogues et les politiques souhaitent qu'on enseigne l’amour des « petites patries » aux élèves, parce que l’on pense qu’il peut nourrir l’amour de la Grande nation, et que les identités peuvent ainsi être cumulées. Sans doute faut-il s’en rappeler aujourd’hui, à un moment où, parfois, certains nous disent que les identités peuvent, voire doivent, être dissociées et s’opposer.

Tout cela n’a pas forcément de lien direct avec le patrimoine, mais constitue des éléments de contexte dans lequel s’insère forcément toute réflexion sur le patrimoine. Il faut sans doute avoir à l’esprit ces dérives potentielles, pour mieux les éviter, notamment lorsque l’on s’adresse à des élèves.

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  À ce propos, il me semble qu’il faut valoriser cette dimension très large des patrimoines qui est également celle de l’histoire des arts. Cette dimension très large constitue un atout pour faire réfléchir et contribuer à l’éducation citoyenne. Il faut ouvrir les élèves à cette conception plurielle du patrimoine. Il faut également, me semble-t-il, réfléchir à des questions comme celle du cadre chronologique à partir de notions comme la longue durée, un savoir cumulatif et connecté.

Je m’explique : l’histoire des arts s’enracine autour de quatre piliers, dont l’un est la chronologie. À ce propos, Henri de Pohan-Csermak écrivait : « Il ne s’agit pas, avec la chronologie, de s’enfermer dans une seule logique. L’objectif n’est pas d’illustrer une période par une œuvre, mais de procéder par aller et retour pour dégager des filiations et des ruptures ». Ce sont des choses qui ont été récemment rappelées par une circulaire sur l’histoire des arts, où l’on indique que, pour le brevet des collèges, le candidat doit présenter cinq œuvres dont deux peuvent éventuellement être antérieures au XXe siècle. Il y a donc bien cette possibilité d’aller et retour entre le programme de troisième et des programmes antérieurs.

L’historien ne peut qu’acquiescer. Car s’il faut périodiser pour mettre en avant des repères (c’est indispensable), il faut aussi rappeler que ces repères n’ont guère de sens s’ils ne sont pas mis en perspective, si l’on ne sait pas à quoi correspond telle date par rapport à telle autre, d’où l’importance de la longue durée et des allers et retours, sans qu’aucun sens, encore une fois, ne soit forcément privilégié. Pour étudier la notion de labyrinthe, on a ainsi pu indiquer, ici ou là, qu’il était possible, en sixième, de partir de Thésée afin, à partir de là, d’étudier les vicissitudes de cette même notion de labyrinthe au XIXe et au XXe siècle. Ce qui est une fort bonne chose. Il est fréquent et considéré comme légitime de faire des rapports entre l’Antiquité, le Moyen Âge, l’époque moderne et aujourd’hui. Il est moins fréquent, et peut-être considéré comme moins légitime, lorsque l’on étudie une période très contemporaine, de faire également des retours vers le passé. Or les allers-retours sont toujours utiles, dans les deux sens. Le contemporain est essentiel, mais le primat du contemporain ne doit pas faire oublier la circulation des choses et des idées à travers le temps.

D’autant plus que ces allers-retours peuvent constituer d’utiles outils afin de permettre la constitution d’un savoir cumulatif. Nous savons tous (c’est valable à la petite école, au primaire, dans le secondaire, à l’université et à tout moment), que les élèves et les étudiants oublient souvent à la fin de l’année ou au début de l’année suivante ce qu’ils ont fait auparavant. Il faut essayer de réfléchir à des moyens qui pourraient permettre véritablement de mieux capitaliser des repères, des références, des savoir-faire et des méthodes d’une année sur l’autre. C’est peut-être l’un des enjeux du cahier personnel de l’élève pour l’histoire des arts.

Allers-retours, longue durée, savoirs cumulatifs : tout cela débouche logiquement sur l’idée d’approches globales. Tout à l’heure, nous parlions de l’intérêt d’étudier les masques africains. L’approche globale viserait non pas à étudier uniquement les masques africains (dont la diversité est à elle seule étonnante) ou uniquement les masques vénitiens, par exemple, mais le masque en soi. Le tout afin de voir comment, dans le temps et dans l’espace, des sociétés diverses ont pensé et utilisé le masque. Le global non pas pour généraliser et noyer les particularités, mais pour comparer, et faire prendre conscience de l’existence de dimensions tout à la fois anthropologiques et parfaitement singulières.

Voilà pourquoi, s’agissant d’histoire, d’histoire des arts ou de patrimoine, allers-retours chronologiques, longue durée et approches globales peuvent sans doute rendre quelques services.

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  Pour conclure cette rapide présentation, je voudrais dire tout l’intérêt que je porte à ce PREAC. Il me semble qu’il devrait peut-être évoluer, que l’on devrait adjoindre un comité scientifique à son comité de pilotage, qu’il y aurait peut-être un moyen de créer un séminaire national annuel avec une ou deux journées destinées aux professeurs du secondaire, public essentiel. Peut-être serait-il également intéressant de lister les productions pédagogiques déjà très nombreuses relatives au patrimoine, de les évaluer, et d’indiquer aux enseignants celles pouvant être les plus directement utiles pour eux. Ce qu’un petit groupe de travail missionné par la Direction Générale de l’Enseignement Scolaire a pu faire à propos des productions relatives aux esclavages, un autre groupe, pluridisciplinaire, pourrait le faire pour le patrimoine.

Encore une fois, je vous remercie pour cette belle initiative. J’ai eu grand plaisir à être là aujourd’hui.