Diversité des patrimoines et patrimoine commun

Enregistrement audio

Transcription

Daniel MAXIMIM
Écrivain, commissaire général de l’Année des Outre-mer

Je vous remercie tous. Ce n’est peut-être pas un hasard si nous parlons de ce sujet dans l’année des Outre-mer. Les Outre-mer sont là pour imposer le pluriel à des mots comme « patrimoine » ou « diversité » qui est encore au singulier.

Je voudrais commencer par la très belle métaphore par laquelle Jean-Marc a conclu concernant l’oiseau et le poisson. On connaît la chanson : « Un petit poisson, un petit oiseau s’aimaient d’amour tendre, mais comment s’y prendre… » Cela veut dire que le désir dépasse les enfermements patrimoniaux. Le patrimoine du poisson est l’eau. Son lieu, sa clôture, sa frontière, c’est la mer et celui de l’oiseau, c’est l’air. Il n’est pas question d’y toucher, sauf par obligation patrimoniale. Tu as commencé par le biologique, par ce qui nous enferme et nous contraint : la peau, la respiration et la nourriture. Le poisson a parfois besoin de respirer, il sort alors de l’eau, ainsi que le poisson volant, dont parlait mon voisin tout à l’heure ou le dauphin.

L’oiseau a parfois besoin de manger des poissons, il a alors appris à ne pas respirer sous l’eau et à pouvoir plonger très loin pour manger. Tout cela est encore du patrimoine imposé. On ne sort pas de la clôture. Ce qui fait la beauté de la métaphore, c’est encore une affaire d’humain. Il n’y a que nous pour pouvoir penser à l’amour entre le petit oiseau et le petit poisson et l’on voit tout de suite que cela implique le dépassement des patrimoines imposés. Cela explique que l’oiseau apprenne à ne pas respirer plus longtemps pour vivre son amour et le poisson à respirer à l’extérieur pour vivre dans un nid improbable son amour.

Je crois que cette affaire est absolument capitale, parce qu’elle est légitime. Au fond, notre combat à tous sur Terre contre le passé, les clôtures, les assignations et l’héritage nous empêche de faire du neuf, c’est-à-dire de poser dans chaque génération une marque spécifique dans le monde et sur Terre. Il y a déjà tellement de langues quand on est né et l’on pense que chaque culture invente la sienne. On n’aurait pas besoin sur Terre de plus d’une langue pour se comprendre, cela serait même mieux, dirions-nous et pourtant, c’est la spécificité humaine que de diversifier, de changer, de transformer les langues, ce que ne font pas les rossignols, ni les lions qui ont gardé la même langue depuis l’origine. C’est ce qui nous caractérise, puisque nous parlions du langage qu’ils ne pouvaient pas partager.

Or, ce que nous dit la biologie, c’est que ce n’est pas le langage qui les empêche de s’aimer, mais la géographie, l’imposition de lieux assignés à chacun d’entre eux, l’eau ou l’air. Ce que là encore nous avons patrimonialement, nous humains, inventé, c’est la traduction, c’est-à-dire que non seulement nous avons des milliers et des milliers de langues, mais en plus, nous ne sommes pas enfermés chacun dans une. On peut dire qu’aujourd’hui, sur Terre, il y a beaucoup plus d’humains qui parlent deux langues que d’humains qui n’en parlent qu’une seule.

Qu’est-ce que le patrimoine linguistique ? La langue maternelle, celle qui nous impose pour la vie des rythmes et des sonorités, est pourtant le poids avec lequel on nous impose à la naissance une vision, une oreille, une écoute d’une des langues. Pourtant, nous avons la capacité de la transcender et même de la trahir dans sa syntaxe, son vocabulaire, ce qu’elle nous impose encore par l’invention artistique de la poésie. Nous allons nous-mêmes essayer de dire, autrement que quelqu'un d'autre, quelque chose avec cette langue qui nous enferme et qui nous a été imposée comme cela.

Traduction, art, poésie, on comprend à quel point, au fond, on a célébré le patrimoine non pas dans sa dimension biologique, celle qui nous enferme, mais dans sa dimension créatrice, c’est-à-dire le patrimoine artistique et culturel. La jolie chanson de Juliette Greco est une symbolique du désir qu’un homme et une femme peuvent avoir en se rencontrant face à l’impossible de la rencontre. La profondeur de cette petite métaphore vient justement du dépassement des enfermements tel qu’il est chez nous. Il faut aller plus loin que la frontière et que la clôture, mais justement, comme nous l'avons encore dit à propos de Régis Debray, en sachant très bien que le geste créateur n’est pas de nier la frontière et la clôture, mais au contraire de s’en servir, de l’utiliser, de savoir que le patrimonial est une fabrique de particularités et de spécificités. Ce n’est pas la fusion dans une espèce de melting-pot général dans lequel on ferait de la diversité au singulier avec toutes les diversités. Nous ne travaillons à rien d’autre qu’à fabriquer du singulier à chaque instant, alors qu’en même temps nous rêvons d’universalité, de compréhension et de vivre ensemble. C’est là qu’est le défi de ces questions de patrimoine et de diversité.

Ensuite, je souhaite reprendre le beau travail historique d’Olivier Poisson qui a insisté concernant la France sur la question de la Révolution. Que fait-on du patrimoine quand on veut tout changer du passé et faire table rase des oppressions passées et des féodalités passées ?

La première solution est de détruire le patrimoine qui représente cela. On va casser les églises et les châteaux. On n’y avait pas droit, ni accès. Il y avait des herses et des murs. La révolution consiste à casser ces murs et à dire que la liberté est le village et que le château est la prison. C’est le premier mouvement de destruction. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’à un moment, l’homme s’interroge et se dit : « La frontière dans laquelle j’étais, celle du village, si je la dépassais et que j’investissais aussi le château, le Louvre, Versailles… Ce geste absolument révolutionnaire est à moi à son tour. C’est ma vie, mon histoire, notre histoire collective qui a fabriqué cette France et ces lieux qui représentent parfois le summum de l’oppression ».

On voit arriver un deuxième mouvement par lequel on s’approprie un patrimoine qui symbolisait au contraire toute l’oppression que l’on avait pu subir par le passé. Pourquoi a-t-on voulu le détruire ? C’est parce qu’il fallait faire peau neuve, il fallait donc enlever les peaux d’avant. Il fallait donc également, on arrive à la question du singulier, inventer ensemble un vivre ensemble. Telle est la Révolution. On n’est plus Alsacien, Corse ou Vendéen, on est ensemble dans l’invention de la citoyenneté, encore un mot au singulier. Nous sommes libres et égaux.

Comme pour les châteaux que l’on a commencés par détruire, on commence par dire que pour être égal, il vaut mieux être pareil. Tout le travail de reniement de ce qui par le passé marquait la différence, cette destruction de lieux et de pensées, par exemple, la critique des religions par la révolution laïque, sert à fabriquer la garantie suprême de la liberté. C’est un peu comme le rêve de la langue unique. Comme cela, on ne se battra plus, puisque l’on partagerait la même langue sur Terre.

C’est la deuxième erreur ou tentative qui est très occidentale, en tout cas qui a été au sein de la Révolution française. Les diversités sont des gages de séparation et d’échec de ce grand vœu d’égalité de tous.

Il y a deux solutions. On détruit et l’on dit que tout est à l’ensemble, donc Versailles deviendra un bien commun, ainsi que le Louvre. On arrive alors à une idée d’universalité. Tout ce qu’il s’est passé avant devient quelque chose dont nous avons à être fiers, puisque c’est toute une histoire d’oppression ou de résistance qui fait la révolution et qui fabrique l’homme nouveau. L’homme nouveau ne se fabrique pas sur l’oubli du passé, mais sur la conquête y compris des lieux dont on n’avait pas le droit. On rentre dans les châteaux et dans les églises et l’on fait entrer la liberté et l’égalité.

Il y a alors une troisième conséquence, comme l’a dit Olivier Poisson, le clergé, l’église et les croyances sont suspects. Que peut-on faire d’une église si l’on se méfie de la foi ? C’est là que l’on revient toujours à notre petit poisson et à notre petit oiseau. C’est transformer ce désir en esthétique. S’agissant du dauphin qui vole parce qu’il a besoin de respirer ou du poisson volant, pour nous humains, c’est beau. C’est le symbole d’une liberté échappée à l’obligation de l’eau et nous avons dans nos cirques et nos aquariums, la fierté de montrer en disant : « Regarde comme c’est beau le poisson qui essaie d’être autre chose ». Nous inventons une dimension non pas biologique, il fait cela pour respirer, cela n’a rien d’extraordinaire pour lui, mais pour nous, il y a déjà quelque chose d’autre, nous lui donnons une dimension culturelle et artistique, comme la beauté de l’oiseau qui plonge dans un geste de danse et qui pénètre l’eau avec le fracas de l’écume. C’est pour nous un geste artistique.

Les monuments historiques et ces fameuses églises sont devenus des lieux que nous avons voulu préserver pour leur beauté, pour ce qu’ils exprimaient des gestes des ancêtres, en remontant aux origines, au Moyen Âge ou plus loin. De ce point de vue, la perte de leur dimension d’utilité religieuse est remplacée par la fierté du fait que l’homme a réussi à construire des choses aussi magnifiques quelles que soient les raisons pour lesquelles cela a été fait. Les cathédrales sont revenues au premier plan des objets d’admiration au moment même où l’on remettait en doute la foi.

Cette dimension artistique et culturelle du patrimoine est vitale et essentielle, c’est ce qui permet au patrimoine d’échapper à la clôture et à l’enfermement, puisque tout ce qui est artistique et tout ce qui est culturel est toujours un reniement de la dimension utilitaire ou obligatoire de telle ou telle construction humaine. Par exemple, quand on regarde un résultat d’aujourd’hui : en parlant des sept merveilles du monde, on demande à des visiteurs quelles sont les sept merveilles de Paris ou ce qui est le plus visité. On va parler de l’Arc de Triomphe, un monument italien : c’est le passé, l’une des conséquences après la Révolution est d’avoir fabriqué en plein Paris cette réminiscence d’un passé antique. On parlera également de l’Obélisque et de la place de la Concorde. Cette place est très importante dans la révolution. C’est un cadeau donné à la Restauration, donc à un roi, et ce cadeau vient au milieu de la capitale célébrer quelque chose qui fera partie du patrimoine par la suite et le symbole de Paris et de la France.

On va également aller au musée le plus visité du monde, le Louvre, le palais des rois, celui qui aurait dû être détruit, et dans lequel l'homme a mis toute la beauté universelle du monde. On a fabriqué un musée avec des choses qui viennent du monde entier pour montrer en France, à Paris, aux Français et aux visiteurs l’Art universel du monde. Il ne s'agit pas un musée de peintres français, mais un musée du monde.

Continuons avec la Tour Eiffel. Le patrimoine dans lequel on se reconnaît aisément est un morceau de ferraille qui a été toléré dans sa construction parce qu’après l’exposition, il devait disparaître. C’est intéressant, parce que cela nous montre à quel point le patrimoine ne commence jamais par être un patrimoine et qu'il est aujourd’hui l’acceptation d’un certain nombre de choses reniées, rejetées, méprisées et refusées à leur époque. Cette Tour Eiffel qui est restée et qui est un symbole du geste humain de cette capacité à monter et à grimper, de notre fameux désir de voler dans la danse comme dans l’architecture et de dépasser l’apesanteur, devient ce symbole.

Le patrimoine se construit par des révoltes contre le patrimoine. La Tour Eiffel est une révolte contre les murailles des monuments historiques. À quel moment peut-on imaginer que la France décide que la Tour Eiffel devient un monument historique ? Encore une fois, c’est au départ un amas de ferraille et un geste révolutionnaire de l’ingénieur Eiffel.

On voit bien qu’il y a une appropriation et qu’au fond, le patrimoine n’est pas une réalité, mais un discours. C’est ce que nous décidons qui devient patrimoine. Beaubourg était au départ une usine et de la ferraille. On connaît beaucoup d’exemples, y compris très contemporains.
Pour prendre deux exemples tout récents, la CNHI s’installe dans le vieux musée des colonies, en quoi sommes-nous dans un geste et dans un lieu patrimonial ? On instaure un patrimoine qui est celui de l’immatériel, la mémoire des étrangers et des immigrés, de ceux qui ont aussi fait la France, dans un lieu qui avait été construit architecturalement pour célébrer la grandeur de la colonisation à l’occasion d’une exposition coloniale. C’est un patrimoine contre un patrimoine. C’est une relecture du patrimoine pour manifester au contraire une conscience nouvelle du regard historique sur la colonisation en y installant quelque chose qui manifeste la réalité de la diversité patrimoniale d’un pays que l’on appelle la France.

Il y a quelque chose derrière, c’est la différence entre patrimoine matériel et patrimoine immatériel. Le patrimoine matériel est fait pour durer, l’homme essaie depuis toujours de faire des choses qui peuvent rester après sa mort, y compris les deux tombeaux des sept merveilles du monde, c’est le postulat de l’éternité. Face à cela, tout le patrimoine immatériel est un refus d’enfermer dans la fixité sous prétexte que l’on doit mourir un jour. C’est au contraire postuler qu’après la mort, il y aura une vie et que cette vie et ce que j’ai fait continueront à vivre dans la différence et la diversité que l’autre fera avec ma cuisine, mes chants, mes danses…

La fixité du matériel est en opposition radicale avec la postulation du vivant qui est pratiquement la caractéristique de tout le patrimoine immatériel. Il faut que la génération qui suit après ma mort transforme ce que j’ai fait, afin que ce que j’ai fait soit vivant et que mon souvenir et ma présence puissent rester autrement que par la fixité de mon tombeau. Là aussi, il y a une interrogation.

L’exemple des Antilles est intéressant sur cette question du patrimoine matériel ou immatériel. Lorsque les journées du patrimoine ont été inventées, elles l’ont été pour d’abord aller voir des monuments, ouvrir des endroits qui n’étaient pas ouverts et faire entrer gratuitement partout. Aux Antilles, quel est le patrimoine immatériel ? Ce sont les habitations des colons où habitent les descendants des colons, notamment en Martinique où les Békés sont restés de famille en famille, puisqu’il n’y a pas eu la Révolution française en Martinique, les colons s’étant appliqués à appeler les Anglais à les envahir pour échapper à la première révolution qui a abouti à la première abolition de l’esclavage en 1794 en Guadeloupe et à Saint-Domingue.
On pourrait dire que le schéma, y compris territorial, est resté tel quel matériellement et architecturalement en Martinique où les Békés d’aujourd’hui habitent les maisons d’il y a trois siècles. Qu’est-ce que signifiaient les journées du patrimoine ? Cela a été une révolution. On a vu les Martiniquais entrer pour la première fois dans les maisons des Békés. C’était une clôture qui peut encore exister aujourd’hui. Cela a été une appréhension comme à la Révolution avec cette idée non pas d’entrer pour détruire dans l’interdit, mais entrer pour reconnaître que cette architecture elle-même est l’héritage légitime des opprimés.

On a vu des personnes visiter sans ressentiment, sans colère. Des milliers de Martiniquais entraient pour la première fois dans ces maisons reculées et protégées de la vue. C’est un patrimoine de l’image des maîtres comme les châteaux.

Plus tard, on a vu aux Antilles la réappropriation d’un patrimoine immatériel qui peut étonner certaines personnes disant : « Je ne savais pas qu’ils sont Amérindiens et qu’il y a une dimension indienne ». Je dis souvent que pour faire les Antilles, la Martinique et la Guadeloupe, c’est quatre continents pour faire une île. On connaît l’Afrique et l’Europe, mais on ne sait pas qu’il y a l’Inde avec une grande importance après la deuxième abolition en 1848 et une dimension amérindienne absolument importante dans les manières, la nature et la conception du rapport à la nature qui vient de ces Amérindiens que l’on a oubliés sous prétexte qu’il y a eu un génocide ou qu’ils auraient disparu.

En réalité, là aussi, l’héritage amérindien est capital, mais vous savez que c’est depuis 1993 que nous le savons, lorsqu’il y a eu le 500e anniversaire et que l’on a en quelque sorte profité de l’affaire Christophe Colomb pour dire qu’elle ne concernait justement pas beaucoup la France. On a dit que Christophe Colomb était venu en Guadeloupe et à Haïti et que ce serait une belle occasion de parler de cela. Vous savez qu’il y avait la contestation en disant que c’est le 500e anniversaire de la découverte de la colonisation, mais cela existait avant.

On a fait en Guadeloupe une exposition s’appelant « Présents Caraïbes » sur les Caraïbes à la veille de l’arrivée de Christophe Colomb, donc avant qu’il n’y ait un regard extérieur. Des milliers de Guadeloupéens ont déferlé au fort Delgrès pour voir pour la première fois la réalité du patrimoine amérindien qu’ils ne connaissaient pas.

C’est quelque chose d’extraordinaire, parce que l’on découvre que ce patrimoine est très présent dans l’immatériel. On a cru qu’il était mort parce qu’il n’y avait rien de matériel, et l'on retombe ici sur la question de l’archéologie lorsqu’il fallait faire des trous dans la terre pour aller chercher les squelettes, les ossements et les traces d’habitation qui permettaient alors de découvrir leur immatérialité à travers ces traces matérielles. Comme vous le savez aujourd’hui, avec un os, on peut reconstituer un animal et avec des traces, on peut reconstituer le mode de vie et l’on peut même trouver des maladies. Quelque part, c’est le vivant qui revient. Ce n’est pas pour reconstruire les maisons.

Le troisième exemple est l’Inde. Il y a aussi une date : 1992-1993, le premier festival de l’indianité en Guadeloupe et ensuite en Martinique. Je peux vous assurer que la communauté hindoue avait connu à son arrivée le mépris des travailleurs agricoles noirs, puisqu’eux venaient pour des cultures vivrières et pour en quelque sorte reprendre le geste de ceux qui s’étaient libérés de l’esclavage. Ce mépris a duré et dure encore, mais il y a quelque chose qui s’est passé et qui a fait qu'il y a eu lors de ce premier festival un déferlement, alors que les responsables indiens de Guadeloupe attendaient avec appréhension en se demandaient si les personnes viendraient. Cela a été comme une espèce de respiration et de redécouverte révolutionnaire : nous décidons de ce qui est à nous, non pas par une opposition de l’Inde, des Amérindiens, de l’Afrique ou de l’Europe, mais par un choix. Il y a eu quelque part une vitalité nouvelle qui est souvent culturelle et artistique et qui est donnée à ce qui peut sembler être la prison du passé, la prison des oppressions, l’image du passé, de la douleur…

Le patrimoine immatériel a été dans ce cas ce qui a été l’outil de la transformation du patrimoine matériel en un patrimoine commun, c’est-à-dire que ce sont les chants, les contes, les danses qui étaient la propriété et l’expression des opprimés. Ils n’avaient pas le fort, ni le château, ni l’habitation, ni l’architecture, ni la sculpture, mais ils avaient le corps, tout ce que l’homme peut faire de résistance libre et là encore, le corps impose d’inventer, car tout le reste était perdu ou interdit.

C’est révolutionnaire en quelque sorte, cette conscience du patrimoine. On va jusqu’à récupérer les instruments du maître, son violon, son clavecin et son piano pour inventer ce qui sera le patrimoine de la résistance, c’est-à-dire le patrimoine des humanités nouvelles que l’on aura fait dans ces pays.

Entre l’histoire des outre-mer créoles et l’histoire de la France révolutionnaire, il y a des similitudes dans les rejets, la réappropriation et l’utilisation de l’immatériel pour légitimer un matériel nouveau et la place centrale de la dimension artistique.

Je voulais juste ajouter que c’est la même chose en ce moment même pour la présentation de la Nouvelle-Calédonie. Il y a ici la préparation d’un pays neuf qui postule l’union entre les Caldoches et les Kanaks essentiellement, mais également avec d’autres communautés, à travers une réappropriation collective de l’ensemble des dimensions patrimoniales. Hier, au musée du Montparnasse à propos de toutes les déportations qu’il a pu y avoir, les déplacements inter-Kanaks, les déportations d’Arabes, de Kabyles, les transports de populations, l’arrivée de Japonais, la déportation des Japonais en Australie au moment de la guerre, c’est tout l’universel qui est là dans une histoire qui pourrait sembler totalement parcellaire et singulière.

Avant-hier, à l’Institut du Monde Arabe, il y a eu la présentation à travers les coutumes Kanak par les Kanaks eux-mêmes de la dimension arabe et kabyle de leur identité. Chaque fois qu’il y a une ouverture, une possibilité d’assumer les diversités, il y a la célébration du patrimoine et le fait que le patrimoine originel ou spécifique de chacun n’est pas une opposition, une clôture ou une frontière, mais au contraire, ce qui permet la réalité du vivre ensemble.

En effet, il faut respecter chacun des patrimoines, il faut que la Nouvelle-Calédonie rassemble l’ensemble et non pas fasse une espèce de confrontation où le destin serait que seul le patrimoine kanak, parce qu’il est le plus ancien, serait la légitimité de la Calédonie nouvelle. Autrement dit, on renie la question de l’origine, on se moque de la question du passé et de qui était là avant, au profit de quelque chose qui a en quelque sorte assumé la bâtardise historique, qui dénie toutes les puretés originelles, qui assume les transformations et qui en fait aboutit à fabriquer du neuf, c’est-à-dire à inventer ce qui sera patrimonial bien après.

Je conclurai avec une chose qui m’interpelle beaucoup et qui nous interpelle tous aujourd’hui, c’est l’Ile-de-France. Pourquoi est-ce d’abord ici qu’il y a eu cette idée de fabriquer ? C’est à cause du patrimoine obligatoire, historique, de la population et de l’immigration. L’Ile-de-France est par exemple la plus grande île d’outre-mer, c’est l’endroit où il y a le plus d’immigrés. On dit qu’il faut donc poser le problème ici.

Je pense qu’il faut prendre garde justement à ce qui assimilerait la diversité culturelle avec la diversité sociale, la diversité économique, les inégalités et autres, car c’est toujours un dépassement et nous risquons dans le respect que nous pourrions avoir des diversités à aboutir à quelque chose qui tienne en respect en réalité, c’est-à-dire qui enferme dans sa frontière au nom de quelque chose qui peut apparaître bien, respecter l’autre dans sa différence.

Il s’agit de la question du patrimoine proche. C’est Foucault qui le disait : « Nous sommes à l’ère du proche. Moi, j’ai de l’autre en moi et l’autre a du moi en lui. » C’est ce qui est le plus difficile à assumer en réalité, car il est plus rassurant d’être dans son même et ce sont toutes les dérives politiques que l’on connaît, mais aussi de respecter l’autre dans ce qui serait son identité du même pour être sûr de ne pas être dans ce qui a été l’un des gros défauts de l’histoire coloniale de la France, à savoir la politique d’assimilation. On a tellement assimilé que l’on a peur d’assimiler et lorsque l’on entend un poète congolais ou guyanais parler français, on s’excuse en disant : « On vous a imposé notre langue ». Non, il a conquis la poésie. Ce n’est donc plus la langue de la France et des Français.

Il y a trois ou quatre ans – et c’est quelque chose qui est très directement dans notre sujet –, a eu lieu une réflexion de la commission européenne sur le respect des cultures et des identités spécifiques. Des musées ont été choisis pour réfléchir sur cette question, notamment le musée du Quai Branly et le musée de Tervuren en Belgique. La question était : comment le musée de Tervuren peut-il faire pour les immigrations congolaises ? Quelque part, c’est leur culture que l’on montre. Il y avait la même chose avec l’Italie.

C’est très intéressant, parce que cela a abouti au départ à une dérive. On a vu en Italie pendant les débats qui se faisaient sur cette question des personnes arriver en disant : « C’est à nous », comme les Congolais pourraient dire : « Ces statues nous appartiennent ». La réflexion de la commission était de savoir comment leur donner ce qui est à eux.

Lorsque l’on est arrivé à la troisième réflexion au musée du Quai Branly, avec déjà cette expérience qui aurait pu aboutir à enfermer chacun dans sa frontière légitime, il y a eu une réflexion pour dire : « Non, ce n’est pas cela. Le petit héritier congolais qui se trouve ici n’est plus quelqu’un qui est en contact direct avec les statues congolaises, africaines ou le savoir océanien qui arrivait depuis un siècle et qui est présenté dans le musée. Il est autre. »

Quelque part, dire qu’on va le mettre devant pour qu’il retrouve ce qu’il est, est quelque chose qui nie la réalité de construction et d’édification par l’immatériel d’une identité nouvelle. La dérive aurait pu être de faire une réduction pour les Congolais pour les collections congolaises, une réduction pour les Italiens pour les collections italiennes et pour les Égyptiens lorsqu’ils viennent voir au Louvre la collection égyptienne.

Je donne ces exemples un peu caricaturaux, car quelque part, c’est aussi le fond du problème, parce que ce que nous dit le patrimoine, c’est que nous avons tous le droit au patrimoine et que ce n’est pas seulement l’Italie qui viendra visiter les collections italiennes avec une réduction. Le vœu révolutionnaire du Louvre est un vœu d’universalité. Nous avons à lutter entre nous contre ce danger de penser qu’il est naturel que vu les diversités sociales et d’immigration, on essaie de présenter à chacun le lieu de sa propre inscription et de sa propre diversité culturelle ou artistique parmi les autres. C’est ce que je voulais dire pour finir.

Pour conclure, je souhaite lire quelqu’un qui résume très bien ces questions difficiles. Il s’agit de Victor Segalen qui a inventé "la poétique du divers". Nous ne nous en tirerons qu’en ne nous enfermant pas, non seulement dans nos spécificités, mais en allant vers l’autre. Aller vers l’autre sans trop le respecter non plus. Quelque part, l’exigence artistique, celle du poisson qui danse, est la garantie de notre vrai souci d’universel, de respect des spécificités. Voici ce qu’il disait à ce sujet dans son bel essai sur l’exotisme :

« Je demande donc au support étendu de tout ce qui existe si le fond de tout est l’homogène ou le divers. Il semble qu’une réponse soit décisive. Si l’homogène prévaut dans la réalité profonde, rien n’empêche de croire à son triomphe dans la réalité sensible, celle que nous touchons, palpons, étreignons et dévorons de toutes les dents et de toutes les papilles de nos sens. Alors peut venir le royaume du Tiède ; ce moment de bouille visqueuse sans inégalités, sans chutes, sans ressauts, figuré d’avance grossièrement par la dégradation du divers. Si, tout heureusement, le divers se manifeste de plus en plus aigu à mesure que nous insistons, que nous pénétrons davantage dans la chose, alors on peut espérer. On peut croire que des différences fondamentales n’aboutiront jamais à un tissu réel sans couture et sans rapiècements ; et que la fusion croissante, la chute des barrières, les grands raccourcis d’espace, doivent d’eux-mêmes se compenser quelque part au moyen de cloisons nouvelles, de lacunes imprévues, d'un réseau d’un filigrane très ténu, striant des champs qu’on avait cru tout d’abord d’un seul tenant. »

Je vous remercie.