Du Patrimoine aux patrimoines, une construction historique

Enregistrement audio

Transcription

Olivier POISSON
Conservateur général du patrimoine

En adoptant ce titre, – et en parlant dès le début « des » patrimoines, avec ce pluriel qui n’est apparu dans le paysage institutionnel français qu’en janvier 2010 pour désigner la réunion dans un seul terme les Archives, les Musées et le Patrimoine (au singulier), même si les métiers correspondant, comme on dit aujourd’hui dans l’administration sont restés séparés –, cela pourrait impliquer que mon propos soit un discours historique au sujet de l’organisation administrative récente. Mais, bien évidemment, c’est d’autre chose qu’il s’agit, et si je ne devrais rien, certainement, vous laisser ignorer de l’évolution de l’administration compétente, mon propos va remonter un peu plus loin, si vous le permettez.

En voulant parler du passage du patrimoine (au singulier) aux patrimoines (au pluriel), c’est surtout de l’évolution d’un champ et d’un fait culturel qui remonte à la nuit des temps, dont je voudrais vous parler, de manière à en apprécier davantage la portée contemporaine, ses contenus et ses enjeux.

D’ailleurs, si je voulais poursuivre l’analyse sémantique rétrospective du vocabulaire administratif, je relèverais tout d’abord que le mot « patrimoine », au singulier, n’est apparu chez nous qu’il y a trente-deux ans, en 1979, au moment de la création de la direction éponyme, au ministère de la culture, mot emprunté à l’anglais – heritage –, pour rebaptiser la vieille administration française des Monuments historiques. Mais brisons là : ce que je voudrais vous proposer, au début de cet exposé, c’est justement de nous débarrasser, au moins momentanément, de ce mot "patrimoine", néologisme juridico-financier qui a eu certes la souplesse de se prêter sans heurt à l’association à de nouvelles notions plus amples, mais qui est finalement très vague et très flou, si nous cherchons à comprendre avant tout des phénomènes culturels.

Y avait-il donc un patrimoine déjà constitué aux origines de notre civilisation, et ce que nous entendons par là aujourd’hui est-il plus ou moins déjà repérable dans le passé ? La question est importante, car le statut de notre action pour la sauvegarde des œuvres ou de toute sorte de témoignage du passé, et sa légitimité présente ou future, ne seraient sans doute pas les mêmes selon la réponse à cette question.

La réponse, imagée et partielle bien entendu, est connue de vous, puisque vous avez tous déjà entendu parler d’une liste patrimoniale qui a 2300 ans environ, et que même vous connaissez peut-être par cœur, pour les plus forts d’entre vous, liste que sa fortune littéraire a érigé, peut-être, en paradigme culturel. Je veux parler de la liste de Sept Merveilles du monde antique, et en vous laissant compter sur vos doigts pour vous assurer que vous pouvez bien, à voix basse, les énumérer toutes les sept, je voudrais faire juste quelques commentaires à son sujet.

D’une part, merveilles du monde, c’est vite dit, puisqu’il ne s’agit que du « petit monde » de la méditerranée orientale de l’époque hellénistique, ce qui nous renverra d’abord à l’idée même de territoire, d’espace commun de référence en tout cas, au sein duquel une expérience collective et un imaginaire collectif peuvent se déployer. Sans cet espace commun ou sans une forme quelconque de partage d’expérience, il ne saurait y avoir de perception commune. Perception de quoi ? Le mot merveille est explicite : les merveilles, ce sont les mirabilia, les choses dignes d’être admirées. Choses extraordinaires par leur type, leur taille, leur situation ou leur art. C’est d’ailleurs, si l’on y pense, une donnée essentielle associée aux arts plastiques : l’accès à ces œuvres ne peut avoir lieu qu’avec la rencontre visuelle. C’est une différence essentielle avec toute autre expérience artistique : la littérature se recopie et se lit, la musique et la danse s’apprennent et se répètent, mais la peinture, la sculpture ou l’architecture ne peuvent s’éprouver, si j'ose dire, qu'à pied d’œuvre. Cette liste prétend donc dire aux habitants de la Méditerranée ce qui vaut la peine d’être physiquement vu, ce qu’il est nécessaire, peut-être, d’avoir vu. Cette liste rassemble certainement un certain nombre d’histoires et de mythologies propres à ce temps et à cet espace, et partagées collectivement au sein des sociétés riveraines.

Car un deuxième enseignement nous est aussi donné par cette fameuse liste : sur sept objets qui la composent, deux sont des tombeaux. C’est à dire qu’ils sont, comme le définissait autrefois Riegl, des « monuments intentionnels », des édifices porteurs de mémoire et, dans ce cas précis, porteurs de la mémoire des souverains qui ont confié au gigantisme de leur sépulture le soin de la résistance au temps. Ainsi se met au jour la deuxième composante de cette catégorie d’objets culturels que je cherche à définir avec vous : aux mirabilia s’ajoutent (ou se confondent) les monumenta, les édifices porteurs de mémoire. Monument, du latin monere, se souvenir, n’oublions jamais ce sens premier du mot, même si aujourd’hui il passe plutôt inaperçu. Ainsi le monument et le patrimoine sont irrémédiablement une alliance de matériel et d’immatériel : un objet, certes, un édifice parfois immense, ou même plus d’un, mais associé à un récit.

Ce récit, c’est le plus souvent celui des origines : le mythe et l’histoire, dans ce qu’ils ont de partagé au sein de la société ou du groupe qui y participent. Support de l’histoire ou de l’identité collective, le monument permet aussi l’appropriation de l’espace commun, du territoire, car il donne à voir, au fil des générations, la matérialisation du récit commun, parce qu’il l’enracine, qu’il le légitime dans une fréquentation physique. Tout cela est mouvant : les récits historiques et les mythes évoluent avec les peuples, lesquels reconstruisent inlassablement leur appropriation d’un espace propre en relisant, en reformulant le sens des objets singuliers qui sont les témoignages d’un passé qui institue leur identité. Mille exemples existent de ces rapports, dont les plus amusants seraient à chercher dans le folklore des sociétés rurales européennes, avant l’âge industriel. Les ponts du Diable, les châteaux des Maures, les cimetières des Fées, les chemins de Charlemagne ou de la Duchesse Anne parsèment les territoires, ancrent dans le réel le récit dont le partage constitue le groupe social.

De mon point de vue, le couple matériel/immatériel qui constitue l’objet patrimonial est élastique, mais indissociable. C’est par l’expérience des lieux et des espaces que l’on peut participer au récit, et c’est en agissant sur les lieux que l’on peut le plus sûrement atteindre celui-ci. Les agressions les plus délibérées contre les peuples ont pu être faites au travers des édifices manifestant leur identité – et cela s’est autant vérifié durant les guerres de Religion que durant la dernière guerre de Yougoslavie. Et d’autre part, un récit nouveau peut s’installer commodément dans les représentations collectives s’il s’applique à un édifice déjà distingué dans l’espace commun, dont il renouvelle ou transforme le sens. Car celui-ci n’est pas figé : c’est une construction continue, génération après génération, et la mémoire, comme l’identité, se construit, s’entretient et se perd.

La plus belle illustration de cette manière de comprendre les choses serait justement l’invention du patrimoine, en France, au début du XIXe siècle. Je dis "patrimoine" par commodité, car à cette époque, ce sont des Monuments historiques dont on parle, comme je vous l’ai déjà dit. Ce qu’on ne remarque pas toujours à propos de la Révolution française, c’est que c’est aussi une révolution du rapport de la société française à son territoire, à son espace. Territoire hérissé de clochers et de châteaux, polarisé par des milliers d’établissements religieux, peut-être quarante mille paroisses, cent trente diocèses, des milliers de monastères tant urbains que ruraux, dispersés selon la géographie historique qui avait vu le développement du monachisme bénédictin puis cistercien, puis les ordres mendiants et enfin le buissonnement des réformes monastiques de tous ordres qui avaient construit ou reconstruit de multiples réseaux. L’édifice religieux est omniprésent sur le territoire ; il représente dans beaucoup d’endroits l’espace commun, le seul lieu où l’on se rassemble. En ville, les nombreux couvents masculins ou féminins agrègent une sociabilité différenciée selon les quartiers ou les groupes. N'oublions pas non plus les lieux de pèlerinage, lointains ou proches, familiers, dont la fréquentation rythme le calendrier. Or, tout ce réseau de relations – qu’elles soient d’adhésion, d’obligation ou de domination –, avec leur cortège de représentations, est détruit en un instant par la nationalisation des biens du clergé, le 2 novembre 1789, suivie de la suppression des ordres monastiques, le 13 février suivant.

Dès lors, en deux ans tout au plus, du nord au sud et de l’est à l’ouest, tout devient vacant, vide de sens et d’occupants, et à vendre. Bien sûr, jusqu’à la Terreur, l’Église séculière constitutionnelle continue de fonctionner. Mais avec la suppression des ordres monastiques un nombre considérable d’édifices sont jetés sur le marché, pas toujours susceptibles d'être réutilisés. Dans une économie préindustrielle, où le recyclage est la loi, ils seront démolis en grand nombre pour récupérer et revendre les matériaux qui les composent. Et cette récupération, contrairement à la vacance des lieux, n’est ni rapide ni générale : elle suit les besoins du marché, elle se fait progressivement et « au détail ». Cette destruction progressive installe un nouveau paysage nostalgique : comme le décrit Châteaubriand dans la préface de son Génie du Christianisme en 1802, « Partout l’on voyait des restes d’églises et de monastères qu’on achevait de démolir, et c’était devenu comme un amusement que d’aller se promener dans ces ruines ».

J’ai décrit un peu longuement cet épisode, car il me paraît essentiel. La Révolution française a bouleversé la politique française, mais elle l’a aussi bouleversée physiquement et spatialement. Elle a mis en cause le rapport d’appropriation qui existait entre la société et son territoire. Pour aller vite, je dirai que l’invention des Monuments historiques qui intervient ensuite correspond à la reconstruction d’un nouveau rapport d’appropriation, dans lequel la construction d’un récit national partagé, valorisant l’histoire commune, tient le premier rôle. Pour rester synthétique et dans le temps qui m’est imparti, je ne conserverai qu’une seule image typique de ce processus, celle de Versailles, qui n’est ni rasé comme symbole de l’absolutisme, ni restauré comme siège du pouvoir. Louis-Philippe et Guizot en font un véritable lieu de mémoire, dédié « à toutes les gloires de la France » comme cela figure à son fronton depuis lors. Il y a bien sûr des médiateurs, pour ce nouveau rapport entre la société et son espace : en premier lieu l’image, l’image multipliée au même moment des albums et des voyages pittoresques dont la lithographie permet la publication et la diffusion en grand nombre. C’est aussi l’archéologie naissante, stimulée sur tout le territoire par l’enquête officielle lancée par le ministère de l’Intérieur en 1817, enquête qui est peu ou prou à l’origine de la plupart des sociétés savantes encore vivantes aujourd’hui.

Je dois encore caractériser ce que sont ces nouveaux Monuments historiques, édifices-supports du récit national nouveau, portes d’entrée, pourrait-on dire, ou points de fixation de la mémoire partagée, que Mérimée et Viollet-le-Duc vont s’attacher à remettre en état durant un demi-siècle. Ne nous y trompons pas, ces monuments sont peu nombreux, à l’échelle de la France, quelques centaines au début, un ou deux milliers tout au plus à la fin du siècle. Peu nombreux car rigoureusement choisis, ils doivent être exemplaires, caractéristiques, reconnaissables. C’est la forme, c’est la perfection de leur composition ou de leur style qui valide leur capacité de témoignage historique, ce qui nous aide à comprendre l’interventionnisme des restaurations opérées, à la recherche de l’unité de style et de l’état complet des architectures,  interventionnisme qui n’est plus le nôtre aujourd’hui. Et dans ce patrimoine que je peux nommer au singulier, en attendant les développements pluriels du XXe siècle, émerge une catégorie d’édifices cardinale, qui domine les autres : les cathédrales. Méprisées de l’âge néoclassique, elles sont affublées du surnom péjoratif de "gothiques", sont restaurées, achevées si besoin, magnifiées et modernisées pour les exigences contemporaines du culte. Viollet-le-Duc restaurera celles de Paris, d’Amiens, de Carcassonne et achèvera celle de Clermont-Ferrand en la dotant d’une nef et d’une façade. Il aura en outre une influence décisive sur les travaux menés dans toutes les autres. Il pensait exalter le style gothique du XIIIe siècle comme le style français par excellence, source de renouveau et d’inspiration après les siècles d’exclusivisme classique et néoclassique, cet exclusivisme contre lequel il s’était profondément révolté et contre lequel, pourrait-on dire, il s’était construit lui-même. Je ne peux m’étendre.

Mais si ces nouveaux Monuments historiques constituent, en quelque sorte, la première strate patrimoniale, celle qui rend présente l’Histoire et réconcilie la France d’après la Révolution avec son territoire et son paysage, la question n’en est bien entendu pas restée là. Sinon, il n’y aurait pas de pluriel dans mon titre et je craindrais de vous décevoir.

L'idée de patrimoine, et donc les objets auxquels elle s’applique, est une construction permanente qui suit l’évolution de la société. Les administrateurs du XIXe siècle avaient voulu garder à la liste des Monuments Historiques un caractère restreint, exemplaire. Si de nouvelles strates s’ajoutent progressivement, c’est parce que la société s’empare du thème monumental, que les sociétés savantes et d’autres acteurs débordent un peu de ce cadre, que la photographie multiplie encore davantage les images, que l’archéologie se développe et s'enseigne aujourd'hui. On déborde du Moyen Âge vers la Renaissance, voire plus bas encore dans la chronologie, on déborde du domaine public vers le domaine privé, qui n’avait jusqu’ici été concerné que de façon exceptionnelle. Il devient alors nécessaire de définir le Monument Historique par la loi, de lui donner un statut en droit, alors que jusque là seule la volonté active de l’État d’assurer sa conservation ou sa restauration avait suffi pour le désigner. C’est la loi de 1887 : classer un monument, c’est désormais l’assujettir à une servitude d’utilité publique, et ce régime concerne non seulement les édifices, publics ou privés, mais aussi les objets et les œuvres d’art. Le cadre de l’élargissement de la liste est en place.

Là encore, à ce propos, je n’ai ni le temps ni le loisir de vous détailler l’évolution qui va suivre, jusqu’à nos textes modernes, et à la pratique des administrations publiques, qui ont suivi, plus qu’elles ne l’ont anticipé, l’élargissement continu du champ patrimonial. Un épisode cependant mérite une mention, celui de la Séparation des Églises et de l’État.

Si cette séparation voulue par le législateur fut finalement un échec, en ce qui concerne le culte catholique, dont les édifices sont restés à la charge des collectivités publiques, elle eut cependant pour conséquence immédiate de priver les paroisses de leurs organes de gestion, les fabriques, et de mettre en cause leur capacité à conserver ou à entretenir. Dans les interrogations qui se firent jour, face à la « grande pitié des églises de France » dénoncée à la Chambre par Maurice Barrès,  la solution trouvée fut patrimoniale, car c’est à l’administration des Monuments historiques que l’on confia le soin de trier, d’inventorier, de protéger et de restaurer ce qui devait l’être. La tâche était insurmontable : elle est encore en cours aujourd’hui, mais cette ouverture provoqua un changement de paradigme, en ouvrant le champ potentiel du patrimoine à au moins cinquante mille édifices répandus dans tout le pays. Changement d’échelle, changement de sens. À l’intérêt exceptionnel, national, se substitue l’intérêt public, c’est à dire celui qui simplement dépasse l’intérêt privé. Ce sont les termes de la loi révisée en 1913, toujours d’application. En cent ans, on a protégé environ 18% des églises, c’est au fond énorme, et ce changement de « standard » a entraîné  par symétrie dans le domaine du patrimoine bâti un intérêt semblable pour les autres catégories nombreuses – les demeures, par exemple, aristocratiques ou simplement bourgeoises – qui, sans jamais rattraper les églises cependant, se sont considérablement multipliées dans les listes de protection.

Les thèmes nouveaux ont succédé aux thèmes nouveaux : patrimoines des transports ou des spectacles, patrimoine industriel, ferroviaire ou maritime, aujourd’hui le corpus du patrimoine a atteint ou dépassé le chiffre de 43 000 immeubles et 200 000 objets (chiffres non garantis). Voici donc nos patrimoines, avec le "s" tant attendu du pluriel. Élargissement du champ patrimonial – aujourd’hui toute trace d’une production humaine, pourvu que l’on puisse établir son sens et son mérite représentatif, est éligible –, mais aussi de la palette des objets et des statuts possibles : il faudrait que je vous parle de la protection des sites, de l’établissement du second degré de protection des monuments, en 1927, l’inscription, de la protection du contexte, avec l’apparition du champ de visibilité, en 1943 (le fameux « rayon de 500 mètres »), de la protection des tissus urbains et des ensembles, avec les secteurs sauvegardés, 1964, enfin des zones de protection, devenues tout récemment « aires de mises en valeur ». Mais je suis déjà bien trop long. Ce qu’il faudrait interroger, bien sûr, après ces élargissements successifs des catégories patrimoniales, qui, remarquons-le, se sont principalement opérés au XXe siècle, c’est le récit qu’elles portent ou auquel elles sont associées.

Un patrimoine, je le répète, est un objet matériel associé à un récit. Si l’on comprend bien le propos du XIXe siècle, et la reconstruction d’une identité nationale à travers une trajectoire historique matérialisée par des édifices exemplaires – chose qui bien entendu n’a rien de spécifique à la France à cette époque, mais qui traverse toute l’Europe –, comment comprendre celui du XXe et sa boulimie patrimoniale ? Je dirai pour faire court que l'on peut voir dans cette expansion un deuil manifeste, celui de la ruralité française face à la modernité. Il est d’ailleurs symptomatique que le premier front se soit ouvert lorsque le statut de l’édifice religieux commun, personnification même de l’espace villageois, ait été remis en cause par les lois laïques. L’inclination mémorielle serait ainsi à la nostalgie, celle du jardin français comme d’un paradis perdu ? Tout de suite, on se demande si dire cela, ne serait pas prononcer une condamnation. Cette nostalgie attrape-tout, ne pourrait-on pas la considérer comme une preuve de plus du déclin annoncé, la société française préférant se retourner en arrière, et collectionner pour ainsi dire ses propres traces, plutôt que de valoriser ce qu'elle aurait de neuf à produire, à proposer, à créer ? C'est un procès contemporain implicite que l'on fait aux patrimoines, que d'occuper un champ trop vaste. Il est, de mon point de vue, injustifié : la vitalité de la création ne s'est jamais démentie, elle occupe désormais bien d'autres terrains que ceux du bâti ou des arts plastiques hérités de l'ancien monde et se développe sans cesse et sans entraves. Elle a également étendu son champ d'action, et peut-être plus, même, que les patrimoines. Je pourrais ajouter que l'on observe, bien souvent, chez les artistes et les créateurs un désir puissant de patrimonialisation (s'exposer dans des lieux, entrer dans le collections publiques, etc.), qui, à côté ou même parfois à la place du succès ou de l'audience devient un gage de légitimité de leur travail.

Il n'empêche : quel sens donner, quel sens construire pour l'activité patrimoniale contemporaine, dans son développement actuel ? Je ne peux me dérober, à la fin du parcours historique que j'ai tenté d'esquisser. La dernière idée, donc, que je voudrais vous soumettre, c'est que de mon point de vue, en changeant d'échelle, le patrimoine, les patrimoines, ont changé de nature. Ils ont acquis une légitimité qui n'est plus celle des seuls chefs d'œuvres, des points de repère exceptionnels qui servaient à construire un discours national nécessairement quelque peu mythique. Par leur diffusion et leur diversité, ils ont acquis une dimension anthropologique, ils se veulent comme les archives matérielles de notre civilisation, dans toutes ses composantes et toutes ses expressions. De là naît leur profonde valeur pédagogique : pédagogie peut-être nostalgique du passé, mais qu'importe, leçon de choses élargie à l'infini de toutes les traces ou réalisations humaines, enracinement volontaire dans l'humain. 

Et ceci d'autant plus que les territoires sont en mouvement. Comment ne pas remarquer qu'au moment où ces élargissements du champ du patrimoine français s'accomplissaient, naissait, au niveau international, en 1972, la convention du patrimoine mondial de l'UNESCO, qui tente, depuis quarante ans maintenant, peut-être, de construire un « récit » mondial appuyé sur des édifices ou des lieux des « valeur universelle exceptionnelle » ? Récit mondial qui est sans doute nécessaire dans un monde globalisé, où tout le monde circule ou circulera bientôt. Comment donner à voir et à comprendre l'homme, tout simplement, dans chaque culture spécifique, au regard de celui qui ne la partage pas ?

On néglige beaucoup le fait qu'un des plus puissants moyens de communication culturelle et, peut-être, de cohésion mondiale est désormais le tourisme. Ce tourisme, il inclut désormais dans l'expérience partagée de populations toujours plus nombreuses la référence à des lieux, leur connaissance, leur admiration. Les Japonais, par exemple, sont passionnés par l'œuvre de Gaudi, expression même d'un « phénomène patrimonial » plutôt inattendu, prémices d’autres développements futurs qui nous surprendront peut-être davantage. Et dans l'évolution de la pratique que les État membres de la convention (c'est-à-dire, soulignons-le, la quasi totalité des États du monde), on remarque la même tendance, en quarante ans, à la diversification et à l'élargissement. Rien de ce qui est humain ne semble pouvoir échapper au regard patrimonial, comme si celui-ci devenait une composante consciente de l'humanité. Et le développement de la Liste, crée parfois – j'en ai été le témoin –, bien des interrogations ou des vertiges. Elle a aujourd'hui presque atteint le chiffre de mille objets, et certains disent, peut-être pris de panique, qu'il faudrait s'arrêter là. Je n'en crois rien : je veux croire au développement d'une culture sinon mondiale, du moins pleinement décloisonnée. Pour cela le patrimoine est le champ commun. Et s'il faut anticiper des difficultés, eh bien, quand la liste mondiale atteindra le chiffre de quarante trois mille comme en France, si vous voulez bien, nous en reparlerons.