La création contemporaine autour de l'archive : pour une médiation entre les documents, les publics et les territoires

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Jacqueline URSCH
Directrice des Archives départementales des Bouches-du-Rhône

Bonjour à tous. Je viens des Bouches-du-Rhône, mais je n’y suis que depuis un peu plus de deux ans. J’étais auparavant dans les Alpes-de-Haute-Provence. Je vous dis cela parce que l’on ne réalise pas les mêmes choses dans des lieux très différents et avec une histoire et un territoire extrêmement différents.

Vous disiez tout à l’heure que le patrimoine ne se décide pas dès le départ. Les archives sont évidemment patrimoniales, elles font partie de notre patrimoine, mais elles sont le résultat de la production administrative d’un département ou d’une nation et ce, depuis très longtemps. Pour l’instant, elles sont le reflet de l’activité des hommes, et donc, elles sont notre histoire.

Dans les missions que nous avons aux archives, il y a bien sûr celle de la collecte des archives, de tout ce qui deviendra notre patrimoine, mais aussi le traitement, le classement, la conservation et la communication. Ce n’est évidemment pas pour le garder pour nous. Il s’agit de la communication directe en salle de lecture et sur Internet, mais également d’actions de valorisation de ce patrimoine.

J’ai commencé il y a une douzaine d’années dans les Alpes-de-Haute-Provence, et l'objectif était de valoriser les archives en ouvrant leur accès au plus grand nombre possible. Il y avait aussi une volonté de répondre à une demande sociale, culturelle – mais j’en reparlerai –, l’idée de bousculer un peu toutes les images que l’on peut avoir sur les archives, à savoir une idée souvent très poussiéreuse, mais aussi de communiquer et de donner ce goût de l’archive.

J’en ai beaucoup parlé parce qu’on me l’a beaucoup demandé, j’ai créé les lectures d’archives avec des comédiens. Je l’évoque un peu parce que cela me semble vraiment utile. Cette lecture d’archives se fait avec des comédiens, parce qu’ils savent bien lire, dire et communiquer. J’étais dans un contexte très rural avec la montagne au milieu et des cultures qui ne se mélangent pas. Quand on est en Haute-Provence, il y a l’Ubaye, le Verdon et le pays de Giono autour de Manosque et de Forcalquier. Entre les deux, il y a la montagne et la Durance. Les personnes ne se mélangent pas beaucoup, elles ne font pas l’effort de venir voir quelque chose ailleurs.

Il y avait donc l’idée d’aller sur les territoires pour dire les archives, pour ceux qui pensent que ce n’est pas pour eux ou qu’ils ne vont pas savoir les lire, avec des comédiens. On a eu énormément d’expériences comme cela sur tous les sujets et tous les lieux. Nous avons lu les archives au café, sur la place du village, à l’école ou dehors. L’extérieur est bien pour commencer, parce que cela ne fait pas peur. Lorsque l’on va sur la place du village, ce n’est pas dans un lieu dit culturel, ce n’est pas une institution dans laquelle on a peut-être un peu de mal à aller. En revanche, sur la place ou dehors, on peut écouter et si cela convient, on peut rester.

Ce que j’ai repris est à Marseille, car les archives départementales sont dans un bâtiment extrêmement contemporain et très beau, dans un quartier en pleine mutation. Il s'agit de l’Euro-Méditerranée, le nouveau quartier de Marseille. Deux rues plus loin se trouve un quartier extrêmement populaire avec une population algérienne et comorienne. Ils n’entrent pratiquement jamais dans ce bâtiment, car cela ne leur semble pas être pour eux. En revanche, ils investissent très facilement le parvis qui est très grand et sur lequel le soir, quand il n’y a plus personne, ils font du hip-hop ou jouent au skateboard. On a la chance d’avoir un jardin de lecture à côté qu’ils investissent.

L’année dernière, pour la Saint Jean, on avait une exposition sur la fête et on a lu des textes sur les traditions de fête autour d’un feu avec des musiciens et des comédiens qui lisaient des documents d’archive. Là, pour une fois, il s'agissait des personnes du quartier. Elles descendaient des tours et immeubles qui sont juste autour, parce qu’elles ont entendu de la musique qui leur a paru sans doute accessible, et ont également écouté les archives. Cela s’est terminé sur le parvis autour d’un feu de la Saint Jean et des danses qui se sont faites naturellement et que nous n'avions pas prévues.

C’est ce que permettent toutes ces lectures. Cela délie la parole, suscite la mémoire, et a également été l’occasion d’enregistrer des témoignages oraux – un patrimoine immatériel –, et de faire venir un public très différent. En Haute-Provence, il y avait toujours – le terme n’est pas très joli –, des néo-ruraux qui trouvaient ça vraiment bien, car c’est une occasion de s’intégrer dans la communauté villageoise à laquelle ils sont complètement étrangers.

En Haute-Provence, durant une douzaine d’années, et encore aujourd'hui dans les Bouches-du-Rhône, on a fait appel à des artistes pour nous donner leur regard et leur vision sur les archives. Chaque fois, les expériences étaient extrêmement différentes. La première personne à qui j'ai demandé son opinion est un photographe. À droite (le conférencier montre une photographie), ce sont des archives, c’était un terrier, c’était énorme. Il était fasciné par toutes ces strates de mémoire, ces couches de papier ou de parchemin. À gauche, c’est la terre, la Haute-Provence est un pays de géologie. C’est la mémoire de la terre et la mémoire des hommes. C’était une expérience intéressante.

L’artiste a souvent été une médiation entre l’archive et le public et notamment quand il s’agit d’archives sur des sujets sensibles. Là, c’est une plasticienne céramiste, Agathe Larpent. Nous avions une présence d’artistes aux archives. Je ne les recevais pas en résidence, même si je les ai souvent hébergés, ils venaient pendant des semaines et certains projets ont même duré plusieurs mois.

Agathe était attirée par tout ce qu’il y a de plus secret dans les archives, de plus intime dans tout ce qui concerne les femmes. Cela a permis d’exposer des documents qui seraient difficiles à mettre comme cela, notamment des infanticides, des déclarations de grossesse qui étaient obligatoires au XVIIIe siècle pour les femmes non mariées, des enfants trouvés et même des scènes terribles de jeunes filles violées. Cela servait de médiateur. Ces objets délicats, souvent transparents où l’on voit la lumière à travers, se posaient sur les documents.

Un autre exemple très récent dans les Bouches-du-Rhône est une exposition qui a lieu en ce moment avec une photographe. Il y a toujours une programmation autour avec des dossiers pédagogiques et des ateliers pour les enfants. Hier soir, Boris Cyrulnik est venu nous parler de l’exil. Il y a évidemment des communautés harkies, il y a eu plusieurs camps dans les Bouches-du-Rhône. Cette photographe y a passé plus d’une année, elle y allait tous les jours, parce qu’il faut donner confiance pour les photographier. Elle leur a donné une identité sur trois générations. Vous avez là un Harki et là un petit-fils de Harki. Elle a photographié les trois générations. Ce sont des grandes photographies extrêmement belles. Elle a également photographié ce qui reste des lieux. Un camp est resté où les enfants et les petits-enfants reviennent pour se sécuriser. Il y a aussi les camps que l’on a détruits et ce qu’il reste de cette histoire.

Là, c’est l’homme et la femme. Les femmes ont été photographiées très récemment, l’été dernier. Cela a été beaucoup plus difficile, parce que les hommes ne le souhaitaient pas et finalement, cela s’est fait. On est extrêmement touché, le livre d’or n’a jamais été aussi riche. Ces personnes, de par cette exposition dans une institution de mémoire, sont entrées dans notre histoire. On a mélangé nos histoires et elles font bien partie de notre histoire. La colonisation de l’Algérie et la décolonisation ont existé. Il y a eu plusieurs échanges, des conférences, ainsi que des films. Chaque fois, il y a une émotion incroyable qui passe.

Une expérience complètement différente est la transformation d'une archive en œuvre d’art. Raymond Martinez, qui est sculpteur verrier, avait comme idée de départ le palimpseste. C’est un parchemin que l’on gratte, que l’on efface pour le réutiliser. Une peau de mouton ou d’animal était alors très onéreuse, et nécessitait donc une réutilisation. Il pensait à toutes ces strates dans le parchemin qui pouvaient exister, à toutes ces traces de vie. C’étaient de très grandes œuvres de verre absolument merveilleuses et pleines de sens, puisque l’on voyait dans la profondeur du verre, lorsqu’il est bien éclairé, plusieurs strates de mémoire. Au fond, telle est la mémoire.

Les artistes sont fascinés par l’archive, par ce qu’il y a dedans, ainsi que par l’aspect matériel de l’archive. Là, c’était une imitation. C’était un testament clos qui l’avait fasciné. C’est un ensemble dans l’esprit reliquaire. Il y a deux pièces d’ailleurs.

Tous les artistes aiment beaucoup les documents qui sont très abîmés. Pas moi. Ils trouvent cela magique et formidable. Là, c’est un gros registre où une souris a fait son nid à l’intérieur. Il l’a reconstitué en verre. À plusieurs occasions, j’ai vu que cela leur plaisait énormément. C’est également une espèce de reliquaire avec une reproduction d’archive à l’intérieur. Quand il est arrivé en salle de lecture, il me disait : « Il y a quelque chose de religieux. On fait attention, les documents sont uniques et l’on n’en a pas plusieurs. »

Là, vous avez une autre expérience très différente. C’était une artiste plasticienne. Au fond, c’est de la psychogénéalogie, c’est-à-dire tous ces secrets de famille qui circulent autour du repas. Ce sont les dits et les non-dits. Elle crée des assiettes avec des pictogrammes qui ont tous un sens pour elle et pour les autres qu’elle décrit avec un langage d’héraldique. C’était évidemment très proche. Elle a fait une espèce de pièce montée au milieu faite comme des liasses d’archive avec du papier neutre d’archive et le lien de coton que l’on utilise pour les liasses d’archive. Cela a été une très belle expérience pleine de sens. Ces petites boîtes étaient des boîtes de fromage ou de crème que l’on vend au supermarché. C’est toute son histoire aussi qu’elle exprimait là et elle a utilisé des documents comme les livres de raison, des documents, encore une fois, de l’intime.

Lors d’une exposition, il s’agit de faire créer par des artistes des objets ou une œuvre pour traiter l’aspect contemporain du projet. Là, c’était la fête en Provence, mais au XIXe siècle et cette enquête du préfet avec beaucoup d’objets. J’avais demandé à deux artistes de réfléchir sur la fête aujourd’hui. Que pouvait représenter la fête ? Evidemment, on est à Marseille et ce qui leur est venu à l’esprit très vite, c’est que la fête est le football. Ils ont demandé à des jeunes supporters de l’OM de créer des dessins pour des bannières. Ils avaient remarqué que dans l’exposition que l’on fabriquait, il y avait beaucoup de bannières, car il y avait beaucoup de processions au XIXe siècle et la fête était souvent religieuse. Ils ont donc choisi de créer des bannières contemporaines et modernes. Il y avait tous les sujets, c’était assez intéressant et tout au fond, c’est la porte d’Aix à Marseille et à la place des statues mythologiques que l’on trouve habituellement, ils y ont peint des footballeurs. Il paraît qu’on les reconnaît puisqu’ils ont avec eux leur symbole.

Cela, c’est également récent. On a deux bâtiments l’un très grand à Marseille et un autre plus modeste à Aix. Il y a un festival de la bande dessinée à Aix. Il nous a paru depuis deux ans que c’était important, notamment pour faire venir un public jeune. Il vient aux archives, mais avec sa classe par exemple. C’est rare qu’un adolescent vienne seul aux archives. Il n’y a pas que les jeunes qui lisent les bandes dessinées, mais c’est tout de même un public souvent accro de la bande dessinée.

On a donc proposé à des créateurs un concours en leur proposant trois affaires judiciaires à choisir qui sortaient du parlement d’Aix. C’étaient trois affaires criminelles connues assez retentissantes. C’est un jeune créateur qui était à l’école d’Angoulême qui a choisi cette affaire du curé des Accoules. C’était au XVIIe siècle, un jeune homme avait séduit une Ursuline dans son couvent et finalement, il sera brûlé sur la place d’Aix-en-Provence. On en parlait encore au XVIIIe siècle et on publie au XIXe siècle.

C’est une création contemporaine d’un jeune. La fin est belle, puisque Casterman va publier cette bande dessinée. Ses dessins sont vraiment très beaux. Une exposition sera faite avec tous ses dessins. Il était très présent. Il explique toute sa démarche, comment il fait ses dessins et ensuite, avec l’outil informatique, le scénario et au milieu, il y avait les documents d’archive très précis de ce procès de sorcellerie au XVIIe siècle. C’est une histoire réelle, très vivante et au fond « contemporanisée » grâce à ce jeune créateur.

Je pourrais encore vous citer de nombreux exemples, et nous avons encore des projets. En 2012, nous allons travailler sur l’eau, car il y a le forum mondial de l’eau qui se passera à Marseille. C’est un très beau sujet qui est important et on peut le traiter de diverses façons. J’ai demandé à une artiste qui a pour matière la pâte à savon. Elle fait des sculptures absolument splendides qui sont éphémères, parce que si on les met dehors, elles vont fondre. Dès l’instant où l’on se met d’accord, elle a le thème et sait ce que l’on va présenter, l’artiste a ensuite toute liberté de créer ce qu’elle souhaite.

Il s’agit donc de faire intervenir des artistes pour créer à côté des archives. On l’a dit, c’est vraiment dépoussiérer cette idée que l’on a du mal encore à faire passer, que les archives sont une matière extrêmement vivante quand on sait la lire. C’est vraiment l’activité des hommes et l’histoire de chacun et de tous. C’est rencontrer aussi un autre public. C’est montrer différemment les archives. C’est porter un autre regard, il y a celui de l’artiste et celui des visiteurs qui voient vraiment autrement les archives qui se dépoussièrent, ainsi que les professionnels.

À force de côtoyer ces artistes qui prennent cela presque religieusement, j’ai vu les magasiniers qui rangeaient de manière beaucoup plus précautionneuse les archives. Cela change le regard et les archives deviennent des œuvres d’art et presque des monuments. J’aime dire que ces kilomètres d’archives sont des cathédrales de papier.

Je vous remercie.