Le patrimoine : approches scientifiques et diversité des acteurs sociaux

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Etienne ANHEIM
Maître de conférences en histoire médiévale à l'université de Versailles/Saint-Quentin, directeur adjoint de l'Institut d'Études Culturelles et coordinateur scientifique du laboratoire d'excellence PATRIMA

Bonjour à tous. Je souhaite commencer par remercier les organisateurs de cette journée de me donner l’occasion de parler un peu de ce projet et d’essayer de le présenter. Je veux également m’excuser tout de suite, parce que j’avais déjà une réunion cet après-midi et je ne pourrai donc pas participer à l’ensemble de la journée.

Je souhaite introduire cette réflexion sur les approches scientifiques et sur ce que j’avais appelé la diversité des acteurs sociaux liés au patrimoine, en présentant le cadre général de ce travail et le point de vue qui est le mien aujourd’hui. C’est ce que l’on appelle un laboratoire d’excellence, un LABEX dans le langage du Ministère et des universitaires, qui s’appelle « Patrimoines Matériels », et qui est abrégé en PATRIMA, car on travaille souvent avec des acronymes. Son sous-titre est « Savoirs, Patrimonialisation et Transmission ».

Ce laboratoire d’excellence a été créé à la suite d'un appel à projets du commissariat général aux investissements d’avenir, ce que l’on a appelé plus couramment le Grand Emprunt. Il s’agit d’une fédération d’équipes de recherche et d’institutions patrimoniales portée par les universités de Versailles Saint-Quentin et de Cergy-Pontoise, des laboratoires du CNRS, des laboratoires du ministère de la Culture et, plus généralement, avec le soutien de la direction générale des patrimoines, mais aussi d’un certain nombre d’écoles – dont l’école d’architecture de Versailles, l’école du paysage, l’école d’art de Cergy, l’ESSEC –, et un certain nombre d’institutions patrimoniales – comme les Archives nationales, la Bibliothèque nationale, le Louvre, le Château de Versailles –, ou un certain nombre d’autres institutions associées.

L’objectif de cette fédération de recherche est de travailler à la connaissance scientifique des objets considérés comme patrimoniaux. Nous avons arrêté ici un périmètre qui concerne les livres et les manuscrits, les archives, ainsi que tous les objets de musée et les bâtiments. Il s’agit d’étudier ces objets et les mécanismes de production du patrimoine, de production sociale, d’enjeux de restauration, de conservation et de numérisation ; mais également d’étudier et de développer les formes de transmission vers la diversité des publics et en particulier par l’école et l’action culturelle dans l’institution patrimoniale ou dans les collectivités.

J’insiste sur ce point, parce qu’il entre tout à fait dans nos missions et dans nos ambitions de participer à ce type de rencontres et c’est l’une des raisons pour lesquelles je suis très heureux d’être là et pour lesquelles j’en profite pour affirmer ma disponibilité personnelle, mais également de toute l’équipe. C’est quelque chose qui nous soucie. Nos étudiants deviennent professeurs des écoles, des collèges et des lycées. Ils deviennent des professionnels du monde de la culture dans la médiation, la conservation et l’administration. Ces formes de collaboration et de circulation sont très fécondes et très importantes pour nous.

Face à un double contexte de demandes sociales et politiques sans cesse croissantes dans le domaine du patrimoine et d’un financement de la recherche qui est désormais majoritairement sur projet, l’ensemble des acteurs dont j’ai parlé s’est réuni avec l’idée de formaliser ce que l’on pourrait appeler les "sciences du patrimoine", qui seraient une contribution savante à cet enjeu fondamental pour les sociétés contemporaines.

Il s’agit pour nous de démontrer l’utilité sociale de la recherche par l’affirmation en apparence paradoxale d’un projet appuyé sur l’autonomie des procédures scientifiques. En effet, le sens de l’activité savante financée publiquement est, entre autres, de viser une pertinence sociopolitique, sans être pour autant soumise à cette finalité et à ces attendus, à travers le patrimoine, la constitution d’une économie, économie du tourisme ou symbolique, et la constitution d’une politique, politique de la mémoire ou de l’identité. Au contraire, là où l’activité savante a sa place, c’est en proposant une vision réflexive de ces enjeux qui puisse être transmise par l’éducation, qu’il s’agisse de l’éducation scolaire ou plus largement de l’éducation artistique ou culturelle.

Ce projet très vaste – on parle de centaines de collaborateurs – a donc mis en contact une grande variété d’acteurs au sein même de la recherche. Ce sont des professionnels issus de disciplines des sciences humaines, des sciences exactes et des sciences de l’information au sein des professions patrimoniales, que ce soit des conservateurs, des restaurateurs ou des médiateurs et plus largement à la rencontre avec la sphère publique. Il peut s’agir de personnes venant l’enseignement primaire ou secondaire, de l’éducation artistique ou culturelle, d'acteurs des collectivités territoriales ou des attentes publiques au sens le plus diversifié.

Ce projet a été une occasion unique de réfléchir à la prise en compte de cette diversité des acteurs sociaux tout en conservant une orientation globale vers la recherche, ce qui nous a permis de réfléchir à la contribution de la recherche au thème patrimonial en général. Finalement, la contribution de la recherche a été très précoce, puisque nous avons nous-mêmes conçu et orienté notre action en recourant à des travaux de sociologie des sciences ayant porté sur ce thème. Nous avons particulièrement emprunté à la sociologie des sciences la notion d’objet frontière ou boundary object, exposé dans une publication très célèbre de la fin des années 1980. Cet article devenu classique de Susan Star et James Griesemer portait sur la création du musée de zoologie de l’université de Berkeley en Californie.

Ces deux chercheurs ont essayé de décrire la manière dont les scientifiques venus de plusieurs disciplines interagissaient avec d’autres professionnels, mais aussi avec les amateurs éclairés, les institutions politiques, le grand public et l’environnement scolaire pour construire un objet commun : ce musée, qui s’inscrivait dans une perspective scientifique, mais qui était également reconnu comme un objet pertinent par l’ensemble des autres acteurs, parce que la vision de leur patrimoine avait été intégrée et respectée.

Susan Star et James Griesemer montrent dans leur étude que ce processus de négociation et d’intégration de la diversité se fait autour de ces "objets frontières", qui peuvent être des objets au sens physique, mais aussi des concepts et des méthodes et qui sont partagés par plusieurs groupes sociaux et permettent de définir une sorte de terrain d’accord minimal pour coordonner l’action.

Concernant les patrimoines matériels en tant que notion, le dossier en réponse à l’appel d’offres a suscité le rassemblement de cette communauté et sa rédaction concrète. On a travaillé pendant plusieurs mois en réunissant toutes les semaines parfois des dizaines de personnes venants de tous les horizons disciplinaires et professionnels dans la même salle pour écrire ce dossier.

La fondation pour les sciences du patrimoine issue de ce projet, ainsi qu’un certain nombre d’objets concrets – notamment des matériaux archéologiques, des objets de musée, des livres, des archives et des édifices de toutes origines – ont été considérées comme des objets-frontière qui ont permis d’orienter l’action collective malgré la très grande hétérogénéité des acteurs.
L’une des choses qui nous a intéressés est que le programme de recherche est devenu en lui-même une expérience frontière en temps réel, s’appuyant sur un savoir accumulé par la sociologie des sciences, à la fois pour définir des procédures de recherche, mais aussi pour observer sur nous-mêmes et sur les institutions les effets de ces procédures.

Notre démarche ne consiste pas à mettre sur un même plan l’ensemble des définitions du patrimoine ou des regards portés sur lui en perdant la spécificité de l’approche scientifique. On a voulu considérer qu’une véritable démarche scientifique pouvait prendre en compte la diversité du patrimoine et de ses acteurs comme une donnée fondamentale de la recherche.

Tout à l’heure, Daniel Maximin a dit que le patrimoine n’était pas une réalité, je crois qu’il n’est pas non plus un concept scientifique. Le chercheur, quelle que soit sa discipline, n’a pas pour but de définir, de dire ce que doit être le patrimoine de façon normative. Je ne crois pas que ce soit son rôle. Le patrimoine est l’objet de la recherche auquel le chercheur et son action appartiennent, mais c’est la société et son histoire qui définissent le patrimoine à travers des processus de canonisation, de valorisation symbolique et de classement qui sont parfois aussi des luttes de classement.

Définir le patrimoine comme un objet-frontière ne veut pas dire que l’on dissout le point de vue scientifique dans une diversité de points de vue, mais que l’on tente d’avoir un regard scientifique sur cette diversité, pour comprendre comment leur confrontation est productrice de sens et plus généralement de patrimoine, puisque nos propres actions et tous ceux qui sont engagés d’une manière ou d’une autre dans le travail lié au patrimoine sont aussi ceux qui le fabriquent pour les générations futures.

Pour parvenir à cet objectif et éviter de perdre notre travail dans une conception trop vague du patrimoine, il a fallu converger vers un accord minimal permettant de situer le travail commun et de délimiter les frontières où nous allions nous rencontrer. Nous avons obtenu cet accord en deux points : d’une part, une définition restreinte du patrimoine défini comme patrimoine matériel en évitant une généralisation de la notion et d’autre part, l’ensemble des acteurs était d’accord pour considérer que l’interrogation scientifique appliquée au patrimoine devait être centrale pour considérer que la réflexion sur le patrimoine ne pouvait pas faire l’économie d’une approche épistémologique.

C’est donc en partant d’une réflexion interdisciplinaire sur la connaissance des objets patrimoniaux que nous avons débuté notre travail, en montrant qu’il y avait déjà entre historiens, historiens de l’art, littéraires, philosophes, physiciens, chimistes qui ont tenu une très grande place dans notre projet, biologistes et informaticiens des formes extrêmement diversifiées de négociation et de construction des savoirs sur un même objet patrimonial. On s’est livré à un certain nombre d’expériences en prenant le même objet et en faisant parler sur le même objet quatre ou cinq spécialistes de disciplines différentes qui lisaient et voyaient le même objet sous un jour tout à fait différent.

Nous nous sommes également donné pour tâche de réfléchir à l’articulation de ces savoirs dans une conception intellectuelle cohérente, ce qui était en soi un programme de travail. C’est ce travail interdisciplinaire qu’il s’agit ensuite de situer au sein des métiers du patrimoine, comme la conservation et la restauration, au sein des processus d’éducation et de transmission et plus largement au sein d’une demande sociale et politique, ce qui nous ramène à notre interrogation de départ et à l’aspect le plus important de notre démarche.

Si la recherche scientifique n’a pas à être instrumentalisée par les attentes sociales, politiques ou mémorielles, elle ne peut pas ignorer ces attentes, quitte à montrer que les questions qu’elles posent sont parfois mal posées ou qu'elles pourraient l’être autrement. C’est précisément ici que se joue la justification sociale de la recherche scientifique. Il ne s’agit pas de fournir une caution à des processus sociopolitiques, mais au contraire de montrer en quoi ces processus peuvent être l’objet d’une connaissance qui peut être une connaissance critique, c’est-à-dire qui ne considère pas en soi que le patrimoine doit être l’objet de la révérence et de l’adoration, mais qui s’interroge justement sur la manière dont certains corpus ont été « patrimonialisés », sur la manière dont ils peuvent être étudiés de façon interdisciplinaire. Je ne veux pas dire qu’ils sont seulement étudiés par des savants dans des laboratoires, mais également que c’est l’objet d’un savoir partagé, ludique pour les plus jeunes et sur la signification de l’ensemble de ces mécanismes.

C’est quand la recherche sur le patrimoine est la plus scientifique et la plus épistémologique qu'elle permet sans doute en retour de tenir un discours innovant et déplaçant les interrogations de la société liées au patrimoine, montrant sa diversité et le caractère aléatoire de la construction du patrimoine dans le temps, la multiplicité des formes de savoirs et l’usage dont elles relèvent.

La recherche dans les sciences du patrimoine conduit donc à réfléchir à nos processus sociaux et politiques de patrimonialisation et à nos propres impératifs collectifs en termes de transmission. Le patrimoine est le marqueur d’attentes identitaires, mémorielles, de stratégies économiques ou politiques, à condition qu’il soit lui-même transmis. D’où l’importance de ce type de rencontre : un savoir critique et interdisciplinaire sur le patrimoine est le moyen à travers l’école et l’éducation artistique et culturelle d’une appropriation du patrimoine qui soit aussi une forme de libération.

En effet, le patrimoine est souvent un piège. Comment peut-on faire d’une notion placée sous le signe de l’identité, de l’assignation et de la tradition, un outil d’éveil, d’apprentissage et de construction historique de soi et de la société ?

Le sous-titre de notre rencontre est : « Quels enjeux pour l’éducation artistique et culturelle ? » En l’occurrence, ce que la recherche peut apporter au pot commun de cette journée, c’est le fait de sensibiliser moins à la diversité des patrimoines qu’à la pluralité des acteurs mobilisés autour de la notion du patrimoine, à la pluralité des disciplines et des métiers, donc de sensibiliser à la construction sociale et historique de ces notions.

Le patrimoine n’est pas un legs intangible de nos ancêtres, ni un poids historique sur nos épaules, il est d’abord ce que les hommes en font dans les conditions données, c’est-à-dire la matérialisation de dynamiques sociales, politiques et économiques. À ce titre, le patrimoine peut être à la fois l’objet d’une connaissance qui peut ouvrir vers un plaisir, mais aussi l’objet d’une transmission et d’une critique et ce, dès l’école primaire, et ensuite dans l’enseignement secondaire ou dans l’ensemble des pratiques éducatives, artistiques et culturelles.

C’est finalement ce défi qui est lié à la circulation des savoirs entre la diversité des mondes concernés par le patrimoine qui est l’un des aboutissements de notre projet des laboratoires d’excellence et qui pourrait plus largement participer à une véritable éducation au patrimoine qui ne soit pas la mise en demeure d’admirer ou de protéger la grandeur du passé, mais qui soit plutôt le développement d’une capacité à comprendre et à se nourrir de cet héritage sans qu’il étouffe le présent.

Je vous remercie.