D’un patrimoine familier à un patrimoine universel, l’exemple du Bassin minier du Nord-Pas de Calais

Enregistrement vidéo

transcription

Colette DRÉAN
Conseillère patrimoine à la DRAC Nord-Pas de Calais
Catherine O’MIEL
Directrice d’études à la Mission Bassin minier Nord-Pas de Calais

représentées par Édith FAGNONI
Maître de conférences en géographie, Université Paris-Sorbonne

Colette Dréan et Catherine O’Miel ayant été empêchées de rejoindre le séminaire, Édith Fagnoni opère une restitution de la présentation qu’elles avaient préparée.

Cette intervention en duo, c’est Catherine O’Miel, qui était à la tête du bassin BMU, du Bassin minier Unesco, du Bassin minier uni au départ, qui a monté le dossier pour l’Unesco, qui devait commencer cette intervention, suivie de Colette Dréan, conseillère patrimoniale à la DRAC.

Après ce qu’on vient d’entendre, notamment sur la mémoire sur Boulogne-Billancourt, qui renvoie à la mémoire ouvrière, il me semble que le patrimoine constitue le support privilégié de construction de la mémoire collective qui permet d’inscrire des références identitaires dans la durée, par-delà les ruptures, les crises et les mutations. Il me semble que cet exemple du BMU, du Bassin minier Unesco, est un bon exemple en ce sens. Vous voyez le titre, le développement du tourisme dans le Bassin minier Nord-Pas-de-Calais. Il me semble que ce n’est peut-être pas le titre de la journée, mais qu’il y a message très fort. On ne patrimonialise pas pour soi. C’est évidemment la question de l’ouverture aujourd’hui qui est posée à travers cette première diapo – qui n’est certainement pas la bonne !

Je ne sais pas si tout le monde connaît l’histoire du Bassin minier Unesco, je vais essayer de la retracer. Ce n’est pas ma communication. C’est un territoire de 120 kilomètres de long sur 4 à 23 kilomètres de large, et c’est 161 communes qui possèdent du patrimoine minier. 161 communes, espace classé, mais aussi la zone tampon. Il me semble que c’était quelque chose d’intéressant, c’est un peu une première en France. C’est la première fois qu’on patrimonialise un territoire entier, un territoire de l’industrie.

Ce territoire a connu 270 ans d’histoire industrielle. Cela a commencé au XVIIIe siècle et la dernière date – je ne vais pas retracer tout cela –, 1990, c’est la fermeture de la dernière mine dans le Nord-Pas-de-Calais. Il y a beaucoup d’enseignants d’histoire géographie, je pense, et il y a un décalage avec la Lorraine (je me permets cette remarque) : 90 pour le Nord-Pas-de-Calais et 2004 pour la Lorraine. On peut donc se poser la question : est-ce que le Nord-Pas-de-Calais avait pris de l’avance sur sa patrimonialisation ? Il me semble que c’est quelque chose d’intéressant à mobiliser.

Cela renvoie à plusieurs catégories de patrimoine. Tout d’abord, un patrimoine technique. Évidemment, c’est l’approche des chevalements. Il me semble que si un géographe doit parler du patrimoine minier, il parlera de la géosymbolisation des chevalements. C’est la descente au fond. Un patrimoine paysager, des formes construites, donc les terrils. Les terrils, dans le Nord-Pas-de-Calais, où on en a fait parfois des pistes de ski, ou les crassiers en Lorraine. C’est la même chose, sauf quand Lorraine, ils sont bien plus importants, ils s’étalent sur des kilomètres. Là, c’est ces formes pointues, la neige, les infrastructures de transport, bien évidemment, c’est un marqueur spatial… Et puis un patrimoine social qui est lisible au travers de la ville industrielle, au travers des cités minières, les corons. Il y a des générations de cités minières. Et ces trois éléments rassemblés ont été inscrits dans le cadre du Bassin minier Unesco. Ce n’est pas seulement l’usine. Il me semble que lorsqu’on a à faire à la question de la mort de l’industrie lourde, on a à faire à une triple problématique : convertir les espaces, reconvertir les activités et requalifier des populations actives.

Le patrimoine est aussi immatériel. Cela a été évoqué : le travail, les luttes sociales… Et puis toutes les populations qui sont venues habiter, au sens fort, ces bassins miniers. Il est intéressant – vous avez parlé de traces, Monsieur – de voir comment on a créé aujourd’hui une approche culturelle. En particulier, en Lorraine, à Villerupt, il y a le Festival du Film italien. Ce n’est pas par hasard. C’est tout simplement parce qu’il y a eu des générations d’immigrés, en particulier, en premier, les Italiens, qui sont venus en Lorraine. Je crois qu’on en est à la 37e édition du Festival du Film italien à Villerupt. Évidemment, toutes les pratiques sociales, et en particulier le haut lieu dans l’usine, c’était évidemment le café de la mine. Si vous connaissez Lewarde et le centre historique minier, c’est là où on a reconstitué Le Briquet, c’est là où on prend un café, où on peut déjeuner.

Ce bassin minier a décidé de concourir à la place suprême, c’est-à-dire une labellisation Unesco. Cela a été un parcours de 10 ans. Si j’ai bonne mémoire, cela a donc commencé en 2003, au moment où ils ont créé le BMU, le Bassin minier Unesco. Vous voyez sur cette diapo Jean-François Caron qui est le président du Bassin minier Unesco. Vous voyez que c’est marqué « Uni ». Il y a une petite histoire. Je ne sais pas si Catherine O’Miel vous l’aurait racontée, mais partout dans le Nord-Pas-de-Calais, on affichait « Unesco », « Unesco »... Je sais qu’il y a des gens de l’Unesco dans cette salle. Ils disaient : mais cela suffit, ils ne sont pas encore inscrits, donc ils n’ont pas le droit d’utiliser le nom d’Unesco. Donc, en 2009, voilà que tous les gens qui travaillaient un peu de près ou de loin sur ce bassin minier ont reçu un courrier de Jean-François Caron, en disant : non, on s’excuse, on s’appelle « Bassin minier uni ». « Uni » évidemment pour obtenir le label. « Ici, les paysages ne sont pas faits de granit rose, de mers limpides ou de sommets aux neiges éternelles. Ici, l’homme a creusé, extrait, construit des montagnes. Et l’idée même que l’histoire des mineurs vaut celle des rois, change tout... » Je vous laisse réfléchir, méditer sur cette citation de Jean-François Caron.

Pourquoi avoir voulu monter un dossier et obtenir une labellisation Unesco ? Deux réponses : construire un autre regard sur le territoire, bien évidemment, et puis poser la question du devenir du patrimoine minier. J’en reparlerai tout à l’heure. Le patrimoine minier a été inscrit dans une catégorie de l’Unesco. Cette catégorie, c’est le paysage culturel évolutif vivant. « Paysage culturel », pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’un ouvrage combiné de l’homme et de la nature. Il s’agit donc d’un territoire dans lequel l’homme a tiré parti de richesses naturelles et a créé de nouveaux paysages. « Évolutif » : territoire qui s’est constitué selon des phases successives, sur plusieurs décennies ou plutôt plusieurs siècles. « Vivant » : un territoire habité. Je ne peux m’empêcher, je le redirai tout à l’heure, de dire qu’il y a un petit peu de provocation. Paysage culturel évolutif vivant, pour une activité morte. Il n’y a plus rien. La valeur universelle exceptionnelle, c’est donc quelque chose d’important qui s’est construite de 2003 à 2012. C’est en 2010 que la France a donc déposé le dossier à l’Unesco. Grande déception, en 2011, c’est les Causses et Cévennes qui l’ont emporté, également sur la même catégorie, donc paysage culturel évolutif vivant. Il y a eu un report d’un an pour ce classement, cette inscription.

Concernant le périmètre du bien inscrit, vous voyez sur cette diapo : 25 % du patrimoine minier. Ce que j’ai évoqué en introduction tout à l’heure – est-ce que tout peut être patrimoine, de la cathédrale à la petite cuillère ? –, on le retrouve bien ici, c’est le travail de sélectivité. Il a fallu faire un repérage, et sur 100 % de ce qui pouvait être du patrimoine industriel, du patrimoine minier (vous avez bien compris que derrière, c’est à la fois des paysages, à la fois de l’habitat et à la fois de l’usine), on en a retenu 25 %. Je sais qu’il y a des gens ici qui travaillent sur d’autres types de patrimoine, en particulier sur l’approche de Vauban. Cela a été la même chose. Sur l’ensemble des 158 sites vaubaniens en France, il y en a eu 14 de retenus et 12 inscrits au patrimoine de l’Unesco. Qu’est-ce qui fait valeur ? 87 communes pour, stricto sensu, la zone, et un peu plus de 4 000 hectares pour – on a parlé d’objets ce matin – 251 objets de patrimoine minier identifiés.

Les premiers effets de l’inscription, c’est un impact médiatique très fort, une image positive, une visibilité nationale, voire internationale dans certains milieux. C’est un renforcement de l’appartenance, et l’appartenance des habitants, une certaine fierté, une certaine identité, donc, un patrimoine qui a de la valeur. Un patrimoine qui a de la valeur, et il me semble que 2012 a été le point de départ d’un double coup de projecteur. Catherine O’Miel n’aime pas beaucoup quand je parle de coup de projecteur, pourtant j’y tiens beaucoup. Un double coup de projecteur, c’est-à-dire à la fois la réussite – réussir l’avenir du BMU, du Bassin minier Unesco – et, le 4 décembre 2012, de la même année, il y avait l’ouverture d’un Louvre à Lens. Et là, on est dans un cas, on parlait de tabula rasa, on est dans un cas de tabula rasa, avec le Louvre. Hors de question de patrimonialiser le moindre objet du passé. Si vous connaissez, si vous êtes allés à Lens… Y a-t-il des gens qui sont allés à Lens ? Donc, vous avez vu un peu le site, on est au milieu des cités ouvrières. C’est à cet endroit qu’on descendait au fond. C’est à cet endroit qu’il y avait le chevalement. Il restait, à un moment donné, la salle des pendus. Tout le monde sait ce que c’est que la salle des pendus. Le mineur, en arrivant, y mettait ses vêtements, en haut d’une poulie. C’était assez immense, si vous venez Lewarde, c’est assez impressionnant. Il restait la salle des pendus qui, évidemment, est un haut lieu de la mine, un haut lieu de l’usine. Malgré la force des acteurs, malgré la force des associations qui ont essayé de dire : mais non, il ne faut pas détruire cette salle des pendus ! On aurait pu en faire, je ne sais pas moi, Le Briquet, le café du Louvre… On aurait pu en faire une librairie, on aurait pu… Non, le maire de Lens a décidé de faire tabula rasa. Je ne sais pas si vous vous êtes déjà posé la question, mais finalement, quel est le lien avec le passé ? Aucun. Pas tout à fait… La première pierre, à Lens, a été posée par le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand à l’époque, un 4 décembre, et l’ouverture date du 4 décembre 2012. Donc, il faut peut-être être un peu plus initié, mais c’est la Sainte-Barbe, c’est donc le saint des mineurs.

Double coup de projecteur pour ce bassin minier. Aujourd’hui, il s’agit de transformer la mobilisation en implication : le patrimoine au quotidien. Ce patrimoine qui est aujourd’hui reconnu, comment le faire vivre ? Un enjeu d’appropriation très fort pour la population et une mise en interprétation engagée. Pour l’heure, Catherine O’Miel m’expliquait hier soir qu’on est un peu dans une inscription virtuelle. Pour l’instant c’est une marque, c’est une brand. L’Unesco, c’est une marque, mais il faut la faire vivre. Alors, il y a un site Internet, et pour l’heure, ils en sont à développer la question de la signalétique. Vous l’avez compris, on est dans un territoire, 120 km, il va falloir créer des itinéraires dans ce bassin minier. Mais pas seulement cela. Il faut pouvoir, si l’on veut accueillir des gens, créer des services, des commerces…

Catherine O’Miel me disait, à une rencontre Unesco en octobre dernier, que le bassin minier serait à peu près près courant 2014. Il semblait hier soir au téléphone qu’il y ait un peu de retard. Ce serait plutôt fin 2014, voire début 2015. À partir de ce moment-là, il y aura des parcours, des itinéraires dans le Bassin minier Unesco – et cette fois-ci, on peut bien utiliser le terme « Unesco ».

Colette Dréan, conseillère patrimoine à la DRAC du Nord-Pas-de-Calais, devait prendre ensuite la parole, puisque c’était une intervention à deux voix. Elle souhaitait insister – je vais essayer de retracer, mais très brièvement – sur le bassin minier comme un bel exemple de problématique corroborant l’articulation entre patrimoine familier et patrimoine universel. Son propos était de dire que la question se posait davantage en termes de surimposition. J’ai bien aimé cette approche. Une surimposition plutôt que de changements ou d’évolutions. Surimposition, pourquoi ? Elle nous dit, elle m’a écrit qu’aujourd’hui, aux yeux du monde, et tout le monde le constate, le Bassin minier Nord-Pas-de-Calais est reconnu comme patrimoine universel. Pour la population locale, même si la conscience de cette reconnaissance existe, elle cohabite avec une autre étape encore en cours. Voilà pourquoi surimposition, et cela me semble intéressant à creuser.

Cette autre étape en cours est rattachée à la fin du deuil de la mine, qui est précisément la reconnaissance du statut patrimonial, de l’héritage de ce passé industriel. Se surimpose ainsi la notion de patrimoine familier, à peine encore approprié par les populations, et celle d’un patrimoine universel, qui peut du même coup peut-être lui échapper, à cette population. Familier, je crois que c’est important d’avoir en tête que la mine faisait bouillir la marmite de génération en génération. Et là, on change d’échelle

Pour arriver à tout ce travail, madame Dréan disait que le travail à mener était bien sûr à plusieurs niveaux, avec les décideurs, politiques, techniciens et opérateurs, habitants bien évidemment. Vous permettrez en tant que rapporteur de cette communication (ce n’est pas ma communication), que je ne développe pas ces éléments de manière plus précise. Je me permettrai donc par contre de développer quelques points propres, qui me semblent importants par rapport à cette inscription du Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais.

Le Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, ce n’est pas un cas à part, cela renvoie à l’ensemble des bassins miniers d’abord. Les bassins miniers, avec leurs paysages de friche industrielle – on est passé de l’attractivité à la répulsivité, je parlais de territoire tout à l’heure, on est dans le non-territoire, ici –, soulèvent des questions donc de répulsivité, mais aussi de crise territoriale. Ces territoires ont été perçus comme un patrimoine encombrant, donc synonyme de non-territoire. Progressivement, il y a donc eu une conscientisation autour du passé qui est à l’origine du passage de ce patrimoine encombrant vers un patrimoine reconnu, le patrimoine industriel, qui peut être valorisé aussi par le tourisme industriel, lequel met en jeu un autre aspect très présent dans notre société, celui de la fabrique de la mémoire. On est passé d’une mémoire industrielle à une mémoire collective par le biais d’une mémoire sociale.

Bref, il s’agit aujourd’hui de se focaliser sur le temps de l’après-friche, celui de l’appropriation et d’une réinsertion planifiée de la friche dans la ville, dans le territoire, posant et discutant la question de la redynamisation et surtout de la revitalisation, tant urbaine qu’économique et bien évidemment sociale. Il s’agira donc, me semble-t-il, d’interroger et de suivre le futur de ces espaces, affichant souvent de multiples ambitions. Quelles nouvelles activités et nouvelles entreprises induites ? Quelle nouvelle image des territoires en question ? Quelle construction de l’attractivité dans la durée ? Est-ce qu’on n’est pas en présence de production d’opérations isolées, renvoyant à une situation de clusterisation, d’implants, vous permettrez ce comparatif avec le vocabulaire de la dentisterie. Si ça ne fait pas territoire, ce sera un implant. Ce n’est pas très élégant, mais je crois que c’est assez expressif. Ou la production d’opérations agissant comme un catalyseur et jouant comme un rôle territorial fédérateur par un remodelage en profondeur permettant de donner du corps à un projet d’ensemble. Le questionnement porte donc sur la dynamique du projet dans le temps. Il me semble que la vraie problématique s’articule entre le faire patrimoine et le faire territoire. Une double problématique qui renvoie à la question de l’habiter. Comment faire vivre ce patrimoine ? Comment lui donner du sens ? Le patrimoine a un passé, aura-t-il un futur ? Ce défi est important et la réalité de ces lieux est à construire.

La patrimonialisation des oubliés. Ce patrimoine encombrant affiche aujourd’hui une volonté de changement, à la fois changement d’échelle et changement de regard, et confirme évidemment une volonté d’ouverture avec l’opérateur mondialisant de l’Unesco, impactant sur le tourisme, facteur d’attractivité voire de créativité. Ce matin, on a parlé de surclassement du territoire. Il me semble qu’on est peut-être dans cette approche.

Le paysage culturel devient donc un enjeu reconnu – l’Unesco, paysage culturel vivant. Mais entre le fossile, le paysage relique, et le vivant, opposer la mort d’une activité au concept de paysage culturel évolutif vivant semble paradoxal. Cette situation illustre le passage certes vers une nouvelle approche : montrer que ce passé est vivant, qu’il est adaptable, qu’il est recyclable. La diversité patrimoniale du bassin minier appréhendée sous le concept global de paysage culturel évolutif, demeure donc une catégorie, me semble-t-il, à interroger, notamment en termes de fonctionnement futur.

C’est donc l’approche mémorielle et patrimoniale qui est importante et certes processus d’identification. Mais est-ce pour le simple désir de durer ? Quel est le changement annoncé dans le Nord-Pas-de-Calais, pour le Nord-Pas-de-Calais ? En d’autres termes, quels sont les projets qui accompagnent cette reconnaissance territoriale ? Patrimonialiser l’industrie implique assurément un changement de regard, un changement de discours, et surtout l’acceptation d’un passé révolu. La dynamique entre une population et son patrimoine n’est pas facile à construire. Un travail de deuil sur l’activité industrielle déclarée obsolète pour ces territoires a été ou est encore nécessaire. Il consiste en une acceptation de la perte de l’objet ou de l’activité aimée par l’épreuve de réalité que constitue la prise de conscience de cette perte. La mine faisait bouillir la marmite de génération en génération. Il est très clair que… J’ai travaillé sur les questions de désindustrialisation, et les primes incitatives que pouvait donner Paris, on y croyait, vu de Paris – j’étais à Paris. La première fois que j’ai rencontré un vieux sidérurgiste en Lorraine, il n’était pas vieux. Pendant quatre heures et demie, il m’a parlé de son amour viscéral pour le haut-fourneau. J’ai donc compris ce jour-là que rien ne pouvait faire... pas de réponse à cette approche sociale. Le travail de deuil, c’est un travail très long. Temps-espace, temps et espace se trouvent interrogés. Il s’agit, en associant le prestige de l’Unesco au bassin minier, de sensibiliser les populations locales, de leur donner un nouveau regard sur le territoire dans lequel elles vivent, ces populations, elles évoluent, et surtout, il s’agit de leur redonner une fierté.

De territoire à l’abandon, le bassin ambitionne de devenir territoire de destination. Bien évidemment, quand je dis destination, c’est finalement la première diapo de Catherine O’Miel, l’ouverture au tourisme, c’est sur une autre approche des vacances. Destination... on ne va peut-être pas passer ses vacances dans le Nord-Pas-de-Calais. Mais une approche… Arras, c’est à 50 minutes, Lens également, etc. De territoire purement productif, il ambitionne de devenir un lieu culturel et de vie. En attirant les regards alors qu’ils s’en détournaient du temps de son fonctionnement, le bassin minier souhaite acquérir et construire une légitimité plastique et culturelle. La double problématique du faire territoire et du faire patrimoine renvoie donc bien à cette question de l’habiter – l’habiter que beaucoup d’enseignants d’histoire géographie mobilisent, notamment en classe de sixième –, mais l’habiter ici dans des lieux particulièrement sensibles, des lieux chargés d’affectivité. Dans cette construction, la notion de territoire du patrimoine, et les jeux d’échelle spatiale et temporelle deviennent explicites. Mais la question de l’articulation entre le faire patrimoine et le faire territoire demeure posée. À qui s’adresse cette reconnaissance territoriale et mémorielle ? Des friches industrielles à la reconnaissance Unesco, la labellisation renforcera-t-elle la notoriété de ce territoire, à la fois en termes de cadre de vie et de développement touristique ? Dans une perspective d’aménagement du territoire, quels seront les retombées directes ou indirectes de l’inscription au patrimoine mondial ? L’essor espéré devra s’accompagner d’une obligation d’excellence et d’une ouverture à l’international, pour garantir sa pérennité. La relation nouée entre une société et une activité est ici manifeste. Mais pour l’heure, on ne peut s’empêcher de se demander si cet essor ne va pas favoriser une lecture d’un entre-soi patrimonial. Là, je voudrais simplement attirer votre attention sur quelque chose d’évident, c’est qu’on ne visite pas un carreau de mines comme cela, sans un minimum de connaissances sur le fonctionnement de ces espaces. Il y a donc toute une approche pédagogique du lieu, me semble-t-il. C’est la raison pour laquelle je parle d’un entre-soi patrimonial. Il y a une connaissance de ces lieux à avoir pour décrypter la visite.

Entre-soi patrimonial. Deuxième approche qui me fait parler d’entre-soi patrimonial, ce n’est pas le Nord-Pas-de-Calais, mais c’est la Lorraine. En 2004, en Lorraine, on décide de créer un festival du charbon à Petite-Rosselle. Petite-Rosselle, tout le monde connaît. Petite-Rosselle, c’est dans le nord de la Lorraine, près de la frontière allemande, on est à six kilomètres à vol d’oiseau de Völklingen. Tout le monde connaît Völklingen, en Sarre, en Allemagne, Völklingen qui a été inscrit au patrimoine mondial en 94. Évidemment, on exploite les mêmes veines du charbon, mais le jeu de la frontière joue. Peut-être qu’on arrivera à terme à créer des circuits entre les deux pôles. Peut-être. La différence, bien sûr, c’est qu’en Allemagne, la culture dépend du Land, et non du Bund. En France, cela a été très long, il a fallu bien évidemment que le ministère de la culture décrète qu’il y ait un musée à Petite-Rosselle. Tout cela pour vous dire quoi ? Qu’en 2004 à Petite-Rosselle, on décide d’habiter le patrimoine. Cette problématique intéressante... Je vous recommande un ouvrage sous la direction de Maria Gravari-Barbas, qui est sorti en 2005, Habiter le patrimoine. On crée un festival du charbon à Petite-Rosselle. Et là, on est très contents. Pendant quatre à cinq jours fin août, la population se reconnaît dans son passé. On a parlé de liens générationnels ce matin. C’est tout à fait cela. Il y a 200 figurants, habitants, acteurs – des bénévoles –, qui jouent la mine sur scène. Alors, c’est peut-être extraordinaire pour certains ; pour d’autres, comme moi, cela paraît peut-être un peu pathétique. Donc, on se replie sur son passé et je ne sais pas si ce n’est pas cela, un espèce d’entre-soi patrimonial. On est dans la mine scénographiée et on joue la nostalgie. Cela alimente cette question, me semble-t-il, qui me semble importante, de l’entre-soi patrimonial.

Je terminerai en disant qu’ici, pour le Bassin minier Unesco… Si, je voudrais juste dire que ce festival n’existe qu’en Lorraine, sur le charbon, mais que le 4 décembre, partout dans le Nord-Pas-de-Calais – aussi en Lorraine mais surtout dans le Nord-Pas-de-Calais –, on fête la Sainte-Barbe. On honore la vie passée. Et surtout, depuis le montage du dossier Unesco, parce que dans toutes ces communes qui ont été sélectionnées pour faire partie du territoire Unesco, on a créé des clubs depuis 2003. Du coup, on profite de la Sainte-Barbe pour se retrouver, vivre, commémorer et se rappeler le passé.

Pour terminer, je dirais donc que c’est plus qu’un terrain qui peut être questionné ici. C’est un type d’espace, marqué par la volonté d’aborder le patrimoine et la création dans ses dimensions territoriales, sociales et politiques, qui se présente comme un révélateur de la transformation des sociétés et des dynamiques spatiales. C’est aussi un type spécifique de patrimoine, qui renvoie à une valeur patrimoniale propre et en construction. Il faut quand même avoir en tête que le patrimoine industriel, c’est quelque chose de récent dans ce tropisme patrimonial. Cela nécessite d’interroger sa relation avec ce tropisme patrimonial généralisé. Sa place, sa relation. Un des derniers nés du patrimoine, c’est le patrimoine industriel. Pourquoi ? Parce qu’il n’était pas question de patrimonialiser l’usine au moment de sa fermeture. C’était impensable. Par ailleurs, le label Unesco semble aujourd’hui produire à mon sens, pour l’heure, une esthétisation du paysage. Le choix de la catégorie Unesco paysage culturel évolutif renvoie au rôle que le patrimoine paysager peut exercer sur les sociétés. Cette esthétisation du paysage devra faire territoire.

Je vous remercie et je vous remercie surtout de votre indulgence par rapport à ce que j'ai bricolé un petit peu au dernier moment.