L’appropriation du patrimoine par les ressources numériques : l’exemple de Wikimédia

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Rémi MATHIS
Conservateur à la BnF, président de l’association Wikimédia France

Je vais vous parler des questions patrimoniales autour des projets Wikimédia, le plus connu étant Wikipédia, et en faisant quelques excursions sur des sites liés à Wikipédia, qui sont autour. En soulignant tout d’abord l’importance du patrimoine sur Internet, d’une manière générale, et sur Wikipédia en particulier. A partir du moment où il s’agit de questions de réappropriation, il y a sur Internet, sur ces projets, un besoin de patrimoine très important, pour des raisons qui sont multiples, pour des raisons intellectuelles, pour des raisons juridiques, pour des questions pratiques.

Les raisons intellectuelles ont été abordées déjà ici, au cours de cette journée. C’est tout simplement que Wikipédia est une encyclopédie. Le but est d’essayer de traiter, de faire une synthèse de l’ensemble des connaissances qui existent, qui ont été produites des origines jusqu’à nos jours. Il s’agit de rentrer dans ces couches qui se superposent et qui forment notre patrimoine. La réutilisation des documents anciens, de tout ce qui fait notre culture, est très importante.

Des questions juridiques. Tout simplement, dès qu’il s’agit de publier des choses, on se retrouve devant des questions de droit qui compliquent un certain nombre de choses. Ce que vous voyez là, c’est la durée de la propriété intellectuelle, du XVIIIe siècle, de son invention, jusqu’à nos jours. Vous voyez que cela n’a cessé d’augmenter. Donc, à partir du moment où il est difficile d’avoir accès aux créations actuelles, le patrimoine est finalement un refuge qui permet de traiter de la connaissance. C’est toutes les questions actuelles de l’importance du domaine public, de sa protection. Des enjeux qui sont très à la mode et qui sont repris par des politiques actuellement pour notre plus grand bonheur. C’est en tout cas quelque chose qui est très important.

Pourquoi est-ce qu’on a besoin de ce patrimoine ? C’est pour des questions qui sont essentiellement pratiques, c’est-à-dire que Internet, et les projets Wikimédia en particulier, permettent à un très grand nombre de personnes d’avoir accès à un patrimoine qui, auparavant, n’intéressait qu’un faible nombre de personnes, ou qui pouvait intéresser un plus grand nombre, avec un accès qui était plus compliqué. C’est-à-dire réussir à faire en sorte que le patrimoine aille bien au-delà de ce qui serait son public naturel, son public qui a été formé pour accéder à ce patrimoine-là, un patrimoine qui sert essentiellement à illustrer l’encyclopédie Wikipédia. Là, j’ai pris un article complètement au hasard, celui sur Port-Royal des Champs, où vous voyez qu’il y a réutilisation d’une illustration de la carte de Cassini, qui permet de situer Port-Royal au cours du XVIIIe siècle – au-dessous, une photo du site actuel. Quand on écrit, on a besoin d’utiliser un certain nombre de documents anciens pour mettre cela en valeur, et le texte lui-même va bien évidemment mettre en valeur tout ce patrimoine en permettant de le remettre dans un contexte, et faire accéder le plus grand nombre à cette connaissance.

Mais pas uniquement pour illustrer Wikipédia, puisqu’une des originalités et une des clés du succès de Wikipédia, c’est que c’est publié sous licence libre, ce qui permet une réutilisation. Si je vous montre cet exemple pris un petit peu au hasard, c’est parce que cette photo de l’Élysée a été reprise sur Wikipédia, ce qui était permis par la licence libre sous laquelle cela a été publié. Donc une opportunité offerte au patrimoine pour trouver son public, tout simplement parce qu’on va réussir à faire en sorte que cela ne soit pas le public qui soit obligé d’aller vers le patrimoine, mais que ce soit le patrimoine qui aille vers le public, là où le public se trouve, en particulier sur Wikipédia, puisqu’il s’agit du sixième site Internet français ou dans le monde, avec en gros tous les internautes français qui passent au moins une fois par mois – 1 million de vues toutes les heures. Autant dire que si l’on a envie de mettre en valeur un sujet, il faut y être présent, d’où ces points de rencontre, et d’où, en particulier, les collaborations qui existent entre la communauté des Wikipédiens, d’une manière générale, et un certain nombre d’institutions qui, justement, ont ressenti ce besoin qu’avait la société de se réapproprier ce patrimoine, et qui ont pensé que Internet et Wikipédia étaient précisément un très bon endroit pour être visibles. Mais proposer aussi des ressources qui soient réutilisables, qu’on puisse réellement réutiliser et se réapproprier ce patrimoine.

Il y a un certain nombre d’accords, de partenariats qui existent. Je vais passer assez rapidement sur quelques-uns, juste pour vous donner une idée de ce que sont ces pratiques réappropriatives. Un exemple, c’est celui du château de Versailles où, en 2011, un Wikipédien a été en résidence. Il est resté pendant six mois sur place pour permettre que les gens qui travaillent au domaine de Versailles puissent contribuer sur Wikipédia, donc que le patrimoine aille vers le grand public, et que, dans l’autre sens, tout Wikipédien qui passait par Versailles ait accès, de manière privilégiée, aux salles qui sont fermées, pour prendre des photographies, à la documentation pour rédiger des articles, et ainsi de suite – et donc permettre cette rencontre.

L’autre exemple, en province, est autour de Toulouse, puisqu’il y a un partenariat avec la ville de Toulouse d’une manière générale, qui est ensuite pris en charge par les différentes institutions culturelles, par la bibliothèque, par les archives, par le muséum, pour faire des actions qui sont différentes à chaque fois, et qui répondent aux enjeux représentés par ces institutions. Avec le muséum qui va mettre son patrimoine naturel à disposition des Wikipédiens pour qu’il soit pris en photographie. Le muséum n’a pas les moyens de numériser ses collections et donc il passe par des photographes amateurs, semi-professionnels, Wikipédiens, pour prendre ces photographies qui sont ensuite publiées sous licence libre et sont donc réutilisables. Une autre chose qui se passe à Toulouse et qui vaut mention aussi, c’est ce qui est fait avec le musée des Augustins, où il s’agit de faire venir des classes de BTS tourisme, de khâgne, qui ont accès à des ateliers pour se former à la contribution sur Wikipédia, pour apprendre sur les collections du musée, et qui vont ensuite rédiger des articles sur Wikipédia, sur les collections de ce musée.

Un petit retour à Sèvres, puisque Sèvres est décidément formidable et travaille avec tout le monde. Quand on parle du patrimoine, ce n’est pas seulement des vieilles pierres, c’est aussi tout un patrimoine immatériel vivant. Le travail qui est fait, c’est également se rendre dans les ateliers eux-mêmes – pas non plus pour enregistrer des sons, mais pour photographier des gestes, et faire en sorte que ces gestes, qui sont les mêmes depuis le XVIIIe siècle pour faire des céramiques, restent vivants. On a des milliers de photos et des films qui permettent de montrer ce qu’on fait et de quelle manière, en ce début de XXIe siècle, on fait encore de la céramique de manière artisanale.

Derrière tous ces partenariats, il y a en fait des raisons qui sont assez multiples, des raisons qui sont parfois pratiques, des raisons de recherche de visibilité, parfois même de réclame. Il y a aussi des raisons qui sont, disons, plus éthiques, qui sont liées à une notion de service public d’une manière générale. C’est ce qu’on pourra faire avec les Archives nationales, où il s’agit de mettre en ligne sur Wikipédia, pour que cela soit lisible et qu’on puisse se l’approprier, les grands documents des Archives nationales, et en particulier les grands textes juridiques français. Ce que vous voyez là, c’est la Constitution de 1848. Toutes les constitutions ont été numérisées, ont été versées sur Wikipédia, avec des manières de faire qui sont différentes. Surtout, ce qui est important, c’est que derrière chacun de ces projets se trouvent vraiment des passionnés, qui sont intéressés par le sujet, qui ont envie d’apporter des choses, et qui ont envie de faire des partenariats qui sont différents à chaque fois, en fonction des besoins des institutions, en fonction aussi de ce qu’ils ont envie de faire eux, avec une notion de plaisir lié au patrimoine, qui est très importante. Donc, vu qu’on avait des bonnes relations avec Versailles, il y a des gens qui se sont dits : pourquoi est-ce qu’on n’irait pas faire voler des drones au-dessus de Versailles pour prendre des photos aériennes qui n’existaient pas ? Cela a été fait, c’est cela qui est très agréable, c’est qu’il suffit finalement d’avoir envie, et cela se fait très facilement – et de voir un petit peu ces questions-là de manière différente par rapport à un discours plus compassé qui a pu exister à une certaine époque.

Avec des rapports humains très importants, et donc toute une communauté qui prend plaisir à avoir des idées, à travailler ensemble, et à faire en sorte que cela soit disponible pour d’autres humains, donc montrer que le patrimoine, cela peut être intéressant pour un très grand public, beaucoup plus large que ce qu’on imagine. À partir du moment où il y a des humains qui interviennent, c’est aussi intéressant parce que cela veut dire qu’il y a réellement des gens qui utilisent ce qui a été mis à disposition par les institutions elles-mêmes.

Là, ce que je vous montre, c’est la liste des erreurs qui ont été relevées dans la base Mérimée, la liste des monuments historiques du ministère de la culture où, quand on a quelques spécialistes qui l’utilisent, finalement, cela fait peu de gens qui relisent. Du coup, puisque c’est une liste de plus de 40 000 monuments historiques, il y a de petites erreurs qui se glissent ça et là. Quand il y a des gens qui se mettent à utiliser ces listes-là pour de vrai, parce qu’ils ont des projets par derrière, cela permet de relire et de montrer aussi tout l’intérêt de la collaboration où, en faisant un minimum de confiance à des gens qui ne sont pas tous des idiots, on finit par faire en sorte que ce qui est proposé, la vision du patrimoine, soit beaucoup plus rigoureuse et exigeante pour tout le monde. Et les amateurs y contribuent très largement.

Cela veut dire s’ouvrir, justement, s’ouvrir à un public large. Il y a de très nombreux enjeux par derrière, juridiques, économiques, d’usage, mais ces questions de réutilisation de la numérisation sont au centre des questionnements actuels, dans les institutions culturelles en particulier. Ce que je vous montre là, c’est une page de numérisation de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, qui place toutes ses numérisations sous ce qu’on appelle la licence ouverte, Etalab, qui permet que chacun réutilise ces estampes anciennes, ces affiches, ces photographies, et puisse en faire des choses sur Internet, sans avoir peur qu’il y ait des mauvais usages qui aient lieu. Ces mauvais usages sont très rares et il vaut mieux faire confiance. Finalement c’est beaucoup plus agréable pour tout le monde. C’est une politique qui est de plus en plus ordinaire. C’est un des grands résultats du travail qui a été fait ces dernières années, où il paraît maintenant tout à fait normal à la plupart des institutions culturelles – en tout cas aux États-Unis, en Europe du Nord, et ça commence à se diffuser en France de plus en plus – de faire en sorte que quand on travaille avec de l’argent public, tout ce patrimoine pictural, ces photos anciennes, ces documents, puissent être librement réutilisés. Je vous montre en particulier cet exemple-ci, parce que c’est lié au Walters Art Museum à Baltimore, qui permet la réutilisation complète de sa numérisation. Qu’est-ce qu’il montre en une pour expliquer cela ? Un tableau de Gérôme, peintre français du XIXe siècle. Et c’est des Américains qui diffusent le tableau français, ce qui pose des questions stratégiques.

Quand on parle de patrimoine, souligner que l’on ne parle pas seulement des documents eux-mêmes, mais des métadonnées. Là encore, si l’on veut que ces œuvres se diffusent et soient réappropriées, encore faut-il savoir de quoi on parle, et que les institutions qui payent des gens pour les décrire, des spécialistes, c’est aussi bien quand elles permettent l’utilisation des métadonnées elles-mêmes. Il n’y a rien de tel pour s’assurer que ces métadonnées seront bonnes. Cette diffusion des métadonnées est elle-même très importante.

Au-delà de ces partenariats et de ces questions de diffusion, souligner qu’il s’agit vraiment de faire en sorte que les gens rencontrent ce patrimoine, tombent dessus et s’y intéressent. Cela ne passe pas forcément directement par les institutions, mais cela passe par des actions finalement beaucoup plus larges. Ce que je vous montre là, c’est la carte des pays qui ont participé à un concours, qui s’appelle « Wiki Loves Monuments », qui est le concours annuel de photographie de monuments historiques, organisé par Wikimédia. Il a eu lieu dans une grosse cinquantaine de pays cette année, y compris la Syrie en guerre, y compris l’Antarctique, et bien sûr tous les pays européens, ce qui a permis de mettre à disposition cette année plus de 370 000 photographies de monuments historiques, c’est-à-dire que c’est le plus grand concours de photos au monde. C’est formidable parce que cela permet de faire en sorte que la plupart des monuments historiques européens soient maintenant visibles, et qu’on sache à quoi ils ressemblent, et que l’on puisse lire en 2012 les détails de celui-ci. Et quand on parle du château de Fondremand, cela ressemble à cela. Mais c’est aussi très agréable et très important, parce que c’est un moyen de faire en sorte que les gens aillent vers leur patrimoine de proximité, devant lequel ils passaient. Ils ne savaient pas forcément ce que c’était, en tout cas ils ne s’y étaient jamais intéressés. Cela permet, en donnant une petite récompense, de faire en sorte que les gens s’étonnent, se posent des questions et regardent ce qu’il y a autour d’eux. Là, je vous donne un exemple tout bête. Ce sont les bancs de l’église de Chauvirey-le-Châtel à côté de Vesoul, qui sont gravés au nom des gens qui les fréquentaient dans les années 1720. Cela, on ne s’en rend pas forcément compte, et quand on va prendre des photos, on s’en rend compte, c’est marrant, c’est intéressant. On se met à discuter avec le maire à propos de cela, et ainsi de suite, et on découvre plein de choses de manière extrêmement humaine.

Les cuillères... Exactement, cela m’a fait beaucoup rire quand vous avez parlé « de la cathédrale à la petite cuillère » ! Vous avez dans Wikipédia une liste des petites cuillères, qui explique ce que c’est qu’une cuillère à absinthe, et ainsi de suite ; et on a besoin de photographies. Quand on parle de patrimoine, ce n’est pas uniquement Versailles et le Louvre, c’est jusqu’au plus bas. C’est même particulièrement important, parce que quand on veut illustrer un article sur Claude Monet, ce n’est pas très compliqué. En revanche, quand on veut illustrer un article sur les charrues dans le département de la Lozère au XIXe siècle, c’est beaucoup plus dur, ce qui fait qu’on passe beaucoup par des partenariats, justement, avec des structures qui sont plus petites. Ce que je vous montre là, c’est tout simplement ce qui était live tweeté hier par des Wikipédiens rennais. Le père de l’un d’entre eux a une collection de petites cuillères du XVIIe siècle jusqu’à nos jours. Wikimédia France met à disposition un studio photo, un très bon appareil photo, et on va prendre en photo le patrimoine « cuillèresque » français, ce qui demande du travail, mais qui n’est pas plus bête qu’autre chose.

Tant qu’on reste dans le travail fait par les Wikipédiens rennais, aller à la rencontre du grand public où, encore une fois, on ne fait pas toujours attention à ce qui existe au coin de la rue. Ce qu’ils avaient fait pour les 10 ans de Wikipédia en 2011, c’est ces panneaux-là, où, en face des différents monuments historiques de Rennes, il y a un panneau en bois avec l’article de Wikipédia qui était imprimé. La photographie, c’était ce que les gens eux-mêmes pouvaient voir en face d’eux. Prendre conscience de tout ce patrimoine de proximité, se poser des questions et se dire qu’on peut se renseigner un petit peu sur ce qu’il y a autour.

La c’est la minute people. Quand on fait en sorte que le patrimoine soit réutilisable, cela veut aussi dire utiliser les moyens techniques qui permettent de le rendre réutilisable, de se l’approprier. Ce que je vous montre-là, c’est la signature d’un partenariat de Wikimédia France avec l’INRIA et le ministère de la culture, qui consiste à faire une extraction sémantique de Wikipédia, c’est-à-dire à faire en sorte que toutes les métadonnées qui se trouvent structurées dans Wikipédia soient mises à un format qui soit réutilisable pour faire l’Internet de demain, le Web sémantique en langue française. Ce qui, encore une fois, est très important, puisque ces données, généralement, existent en anglais, mais que si la France n’agit pas, le Web, dans 10 ou 15 ans, sera anglophone uniquement. Quand il s’agit de mettre à disposition ces données, cela permet ensuite de retravailler ses données propres et de réutiliser ces données de Wikipédia pour mettre en forme son propre site Internet, ses données propres. Entre autres, le site, le portail « Histoire des arts », que vous fréquentez certainement, repose sur une technologie sémantique qui est fondée sur l’extraction sémantique de Wikipédia.

Cela ne veut pas dire que tout est rose et qu’il n’y est pas de difficultés. En particulier, il y a des questions juridiques assez complexes, qui entraînent la totale absence du XXe siècle sur Wikipédia, en tout cas en ce qui concerne la France – cela n’est pas le cas aux États-Unis, parce que eux ont des lois qui permettent qu’on voie le patrimoine du XXe siècle –, mais ce qui veut dire que l’on revient sur cette question humaine d’une communauté de Wikipédiens qui est passionnée par ces questions, qui se met à disposition du plus grand nombre, et qui a acquis au fur et à mesure une expertise qu’ils essaient de mettre à disposition pour faire en sorte que ces questions patrimoniales ne soient pas réservées à trois conservateurs et cinq érudits locaux, mais que, grâce à Internet et en le mettant à disposition sur des endroits qui sont fréquentés par tous – toutes les tranches d’âge, toutes les catégories socioprofessionnelles et ainsi de suite –, on puisse faire en sorte de montrer que le patrimoine, c’est intéressant, c’est fun, et que, finalement, tout le monde s’y intéresse.

Merci beaucoup.