Les archives privées relatives à la Grande Guerre conservées aux Archives nationales

Enregistrement vidéo

transcription

Isabelle ARISTIDE-HASTIR
Conservateur en chef du patrimoine, responsable du département des Archives privées (Archives nationales)

Merci beaucoup de m’avoir invitée dans le cadre de ce PREAC. Cela fait à peu près un an que le service éducatif des Archives nationales m’en avait parlé, et c’est vrai que dans le cadre des commémorations qui se préparent, de la Guerre de 14, mon propos a beaucoup évolué. Je dois dire que mon propos sera assez complémentaire de ce que nous avons déjà entendu ce matin.

Je remercie d’abord beaucoup monsieur Grillet qui a déjà parlé de la « Grande collecte ». J’en parlerai, vous verrez, parce que la « Grande collecte » est une opération nationale. C’est une opération qui s’est tenue dans un certain nombre de sites, et là on voit qu’on passe du mode individuel au mode collectif, c’est-à-dire à la mise en commun d’un certain patrimoine.

Monsieur Fabre nous a déjà bien éclairés sur tout ce qu’il y a derrière l’appropriation des patrimoines familiers. Dans mon propos, je vous montrerai qu’à certains moments, pour le patrimoine familier et la façon dont les institutions le gèrent ou l’appréhendent, il peut y avoir des conflits d’intérêts, qu’on essaie de résoudre au jour le jour. Et puis je m’aperçois aussi que nous avons un petit peu une pratique d’écomusée aux Archives nationales, en tout cas dans le département des archives privées.

Ainsi qu’il se doit au sein des Archives nationales, qui est une institution très ancienne et très structurée, nous nous sommes préoccupés assez tôt de la question de la commémoration de la Guerre de 14, et nos réunions préliminaires ont commencé dès la fin de 2010, puisque la question, à l’époque, était de savoir comment se positionner dans un ensemble de commémorations nationales dont nous savions à l’avance qu’elles seraient très nombreuses, comment interpeller le public, à la fois sur la mémoire de ce conflit et également sur l’originalité des sources que nous pouvions avoir aux Archives nationales.

Il est vrai que l’image de la Grande Guerre, dans la mémoire collective, est une image assez lourde à porter. Je voudrais dire ici d’emblée que je ne suis pas du tout une spécialiste de la Guerre de 14. En tant que conservateur du patrimoine, je suis plutôt spécialiste du dix-septième siècle, donc je me situe dans mon propos tout à fait dans la vision que peut avoir le grand public sur cette guerre. C’est une mémoire difficile à porter parce que ce sont évidemment des morts, des disparus – 1,4 millions de morts en France, en Allemagne également, dans d’autres pays européens. Ce sont les tranchées, des généraux et des maréchaux, de l’artillerie, des campagnes militaires, le front, évidemment Verdun… Quelque part relativement peu d’actes d’héroïsme, en comparaison de l’action de la Résistance sous la Seconde Guerre mondiale, bien qu’il y ait aussi des faits de résistance sous la Première Guerre mondiale. Ce sont ces fameux Poilus, des disparus, des blessés, des gueules cassées, et surtout des familles brisées, des veuves et des orphelins qui vont porter cette mémoire pendant plusieurs générations. Dans l’imaginaire collectif, nous sommes aussi dans un environnement visuel assez sombre. L’essentiel des sources sont des sources écrites, de la presse, des photographies en noir et blanc et des films, assez peu pour l’époque, mais quand même quelques-uns.

D’autre part, le XXe siècle a été un siècle de conflits que la Grande Guerre inaugure. Les jeunes générations ne sont pas toujours friandes de se voir rappeler les conflits des générations passées. Un siècle après le début de la Guerre de 14, et après 70 ans de paix sur le territoire national, l’heure – je vais peut-être contredire monsieur Fabre – n’est plus à exalter le nationalisme anti-allemand et la victoire de la France, à décrire les batailles, les armes utilisées. C’est une question que je pose. Si presque toutes les communes de France ont un monument aux morts de la Guerre de 14-18, tous les Français n’ont pas le nom d’une personne de leur famille inscrit sur un monument d’une commune française. Soit que personne de leur famille n’ait été tué lors de cette guerre (c’est mon cas, mes deux grands-pères était trop jeunes), soit que la famille n’était pas sur le territoire national pendant ce conflit. Dans un contexte de mixité des origines, dans un contexte de pacification de cette partie de l’Europe depuis des décennies, comment transmettre la mémoire de ces événements ? Comment le particulier, le simple particulier qui vit sur notre territoire aujourd’hui, peut-il s’approprier cette mémoire ? Le choix a donc été fait aux Archives nationales, compte tenu de ce contexte mémoriel et des sources conservées, de ne pas mettre prioritairement l’accent sur le fait militaire, même si, évidemment, celui-ci ne peut pas être passé sous silence, c’est-à-dire de ne pas faire une commémoration chronologique des grandes dates de la guerre, des généraux, des batailles, etc., mais de mettre l’accent sur la vie à l’arrière, les relations entre le front et l’arrière, l’organisation de la vie économique.

Comme à la Bibliothèque nationale, il y aura dans le second semestre 2014 une exposition qui sera consacrée à l’entrée en guerre, août 14. Il y aura certainement des orientations différentes, et je pense qu’on peut s’inviter les uns les autres à aller voir nos expositions mutuelles. Avant cette exposition sur le début de la guerre, il y aura à partir de mars une exposition sur Jaurès. Souvent, dans la mémoire collective, le début de la Guerre de 14, c’est la mort de Jaurès, le 31 juillet 1914, alors que la mobilisation générale, c’est le 3 août. Ce sera aussi l’occasion de faire un focus sur la France juste avant le début du conflit. Enfin, en janvier 2015, deux journées d’étude seront consacrées aux écrits que nous appelons dans notre jargon les écrits du for privé, qui mettront en avant, outre la vie quotidienne des soldats au front, la vie des femmes, des familles, des commerces, des villages, de la France citadine et de la France rurale.

Je vais commencer, pour montrer l’intérêt des archives privées, par rappeler quelques éléments sur ce que les Archives nationales conservent comme sources sur la Grande Guerre en archives publiques. Les Archives nationales collectent des archives publiques en provenance de tous les ministères, sauf la défense et les affaires étrangères, qui gèrent leurs propres archives. Nous conservons peu de documents concernant les combattants ou les victimes de la Première Guerre mondiale. L’essentiel des sources, état civil, dossiers de carrière et de pension des officiers, registres matricules et dossiers du personnel civil, décorations, journaux de marche, service médical, etc., est conservé au service historique de la défense. Le contexte militaire n’est pas totalement étranger puisque nous conservons ce que nous appelons le Livre d’or des Morts pour la France. Les registres d’état civil des régiments et hôpitaux de la Première Guerre mondiale, pourquoi ? Parce qu’à un certain moment, le ministère des anciens combattants ne dépendait pas du ministère de la guerre. Et puis nous avons une autre source très importante, les rapports des préfets, notamment pendant le conflit.

Ce qu’on appelle les archives privées, ce sont les archives provenant de particuliers et non pas d’administrations ou de ministères, dans lesquelles d’ailleurs il peut y avoir des archives de personnalités qui ont largement participé à des activités publiques en France. Une des particularités que nous avons chez nous, comme dans beaucoup de services d’archives, c’est que nous n’avons pas de collection « Guerre de 14 ». J’ai là en mémoire les propos de monsieur Fabre tout à l’heure, avec sa collection de récits autobiographiques. Oui, parce que c’est là, effectivement, où les désirs des particuliers vont se heurter à des pratiques institutionnelles. Nous, nous parlons de producteurs et donc nous faisons des fonds par producteur. Nous n’allons pas chercher chez chacun de ces producteurs une thématique qui pourrait être les récits biographiques et, comme ici, les documents de la Guerre de 14, puisque, si nous prenons un fonds particulier provenant d’un ministre, c’est tout ce qui concerne sa vie. Il y a une petite partie concernant la Guerre de 14 – mais vous savez quand même qu’avec le numérique aujourd’hui, on peut créer des collections factices.
Par contre, nous collectons des fonds privés de toutes origines, mais avec un autre critère spécifique, c’est que, comme nous sommes une institution nationale, nous collectons des papiers de famille, de personnalités, dont le nom est attaché à l’histoire nationale. De ce fait donc, des grands noms. On nous contacte très souvent pour déposer ou donner des archives de famille que nous refusons car les archives privées au sein des Archives nationales ne sont pas le centre de conservation de toutes les familles de France. Je crois que là, effectivement, il y a quelque part un hiatus avec la demande que peuvent avoir les particuliers.

Parmi ces papiers privés, il faut d’abord citer toute la correspondance qui a pu être envoyée aux députés pendant la guerre, qui peut être des lettres de demande de faveur pour avoir un poste pas trop exposé, mais cela peut être aussi des lettres de plainte et des insultes. On en a dans le fonds d’Aristide Briand, de Jean Longuet, de Marcel Sembat, et ce que vous avez sous les yeux, ce sont les lettres d’insultes qui ont été envoyées à Jean Longuet, qui était un député socialiste. Comme il descendait de Marx, on le traitait tout simplement de « quart de Boche ».

Autres archives de personnalités, ce sont très régulièrement de la correspondance, des carnets de notes, des photographies pendant la guerre. Mais il faut rappeler quand même que ces personnalités, avant d’être célèbres, ont été des enfants et des jeunes hommes tout à fait anonymes. Ils ont pu parfois nous laisser des témoignages tout à fait surprenants et dignes d’être transmis aux générations futures. Ici, vous avez le journal de Jean Zay, qui était plus tard ministre de l’instruction publique. Il était né en 1910 et il tenait sur des petits carnets et cahiers d’écolier un journal, qui n’est pas son journal intime, mais c’est véritablement comme un journal, un quotidien de chaque jour. Il devait recevoir des quotidiens à la maison. Il y a à la fois des dessins d’enfants – c’est un jeune garçon, donc il dessine quelquefois les militaires – et puis il tient des chroniques de la guerre. Il va tenir une chronique culturelle. Il y a quelquefois même, comme il a dû le voir dans les journaux qu’il recevait, des colonnes vides, parce que c’était la censure de l’époque. Il est très rare, je dois le signaler, d’avoir des documents, non seulement de cette qualité, mais d’enfants ou d’adolescents dans nos fonds d’archives. Donc, celui-ci est particulièrement à souligner.

Avec la « Grande collecte », la situation est toute différente. Pour ceux qui ne le sauraient pas, la « Grande collecte 14-18 », c’est un projet national, qui avait eu lieu précédemment dans d’autres pays européens, et qui s’est déroulée en France du 9 au 16 novembre dernier. Il y a eu une grande campagne de presse sur la question. Le principe était de demander aux particuliers d’apporter des objets et des documents de la Guerre de 14, et de les faire numériser. Ils seront ensuite mis en ligne sur le site www.europeana1914-1918.eu avec le témoignage apporté par les particuliers. Ce projet a été porté initialement par la Bibliothèque nationale en France. Les Archives de France ont participé de façon massive. 55 services d’archives départementales y ont participé et les Archives nationales, sur les deux sites de Paris et de Pierrefitte. Nous n’avons pas collecté d’objets, parce que la vocation de notre site de conservation n’est pas les objets mais les documents. Aujourd’hui, on le regrette un peu, notamment à la demande des professeurs du service éducatif qui auraient bien aimé avoir quelques objets pour mettre dans leurs valises pédagogiques, donc nous allons sans doute rappeler un certain nombre de contributeurs pour savoir s’ils ont des objets intéressants à nous donner.

Le témoignage que je vais apporter n’est pas un témoignage spécifique des Archives nationales. Par contre, les images que vous allez voir, c’est une sélection, mais aléatoire, c’est-à-dire qu’on n’a pas encore numérisé l’ensemble de ce qui nous a été apporté. Le nombre d’images est déjà assez impressionnant, donc ce n’est pas forcément ce qu’il y a de plus beau et de plus exceptionnel dans la « Grande collecte ». La participation à cette opération a eu comme corollaire une profonde modification dans nos politiques de collecte. Pour la première fois, nous avons reçu des archives de particuliers anonymes, sans leur demander quel était leur rôle dans la Guerre de 14, et ils y ont participé, c’était des soldats. La deuxième chose, c’est que nous avons créé une collection, qui sera en partie numérique, « Guerre de 14 », dans laquelle sont réunies toutes ces contributions. Les lecteurs pourront les consulter par la suite, donc non seulement sur le site Europeana, mais aussi dans nos salles de lecture, puisque nous avons reçu des documents originaux en don et en dépôt, et que nous donnerons à communiquer la numérisation de la plupart des fonds qui nous ont été confiés, qui seront numérisés pour la plupart en entier, alors que sur le site Europeana, si vous allez le consulter, et je vous le conseille, vous n’avez qu’une sélection de documents.

Troisième évolution de notre politique – vous voyez, les choses se font très vite quand même –, c’est que nous allons cette fois-ci conserver des fonds uniquement sur images numériques, alors qu’aux Archives nationales, notre politique était de conserver des documents originaux (papiers pour la plupart, même si il y a aussi un archivage électronique). Il y a eu pendant les années 50 (cela remonte donc déjà à quelques décennies) une politique de microfilmage de fonds de familles – ce qu’on appelle des chartriers, qui pouvaient être conservés chez des particuliers, dans des châteaux, etc. ; les archives Vauban, nous ne les avons que sur microfilms –, mais cette politique a été un petit peu abandonnée. Nous allons renouer et présenter des fonds qui n’auront pas de supports originaux conservés dans nos magasins.

Avant de vous parler du succès, je voudrais rappeler une chose quand même. Quand on a commencé à parler de « La Grande collecte », plusieurs de mes collègues étaient extrêmement sceptiques sur les résultats de cette opération et sur les avantages que pourraient en tirer les Archives nationales. En effet, j’ai entendu des craintes tenant au fait que beaucoup de particuliers ne nous rapporteraient que des histoires érodées d’anciens combattants, que tout le monde avait déjà entendues puisqu’il y a eu énormément de publications sur la Guerre de 14 avant son centenaire, et qu’en définitive nous ne récupérerions que des vieux bouts de papier – je pourrais le mettre entre guillemets –, dont l’intérêt ne dépasserait pas le cadre familial et intime, partant du principe que seules les archives publiques, celles issues des instances gouvernementales, pourraient écrire l’histoire nationale. Je laisse en suspension cet avis…

La « Grande collecte », c’était un grand succès, d’abord je crois parce qu’il y avait une bonne couverture médiatique, mais si les médias se sont intéressés à cette opération, c’est parce que d’un point de vue personnel et intime sans doute, les journalistes avaient déjà adhéré à ce concept. Succès, je voudrais quand même dire qu’il faut un peu nuancer, parce que nous avons collecté sur Paris et sur Pierrefitte (qui est en Seine-Saint-Denis) – le Val-d’Oise n’avait pas ouvert de sites de collecte –, donc nous avons eu des contributeurs venant de la Seine-Saint-Denis et du Val-d’Oise, en nombre certes beaucoup moins important que ceux qui pouvaient venir de Paris ou d’autres départements comme le 92 et le 78, et il me semble qu’il faudrait, pour certaines populations ou certains départements de la grande couronne... La démarche d’appropriation, qui existe déjà, est je pense encore un petit peu à approfondir, mais la « Grande collecte » va continuer. La collecte continue d’ailleurs puisque nous la continuons tous les vendredis sur le site des Archives nationales à Paris, et je crois qu’il y a un projet de la renouveler en 2014. Ce sera à valider.

Plusieurs enseignements sont à retirer de cette opération. Le plus étonnant, et c’est ce qui m’a le plus surprise, c’est de constater que le lien générationnel n’est pas rompu un siècle plus tard. Ce sont des enfants, des petits-enfants, parfois des arrière-petits-enfants, qui apportent les documents, et ces personnes ont un lien intime avec les documents ou avec les personnes qui les ont produits. Alors que nous pensions qu’une des raisons pour lesquelles on nous apporterait des documents, c’est que les gens les avaient retrouvés dans un recoin de leur maison, un grenier, une cave, au fond d’un placard, et qu’ils ne savaient plus quoi en faire, et que finalement ils les confiaient à une institution. L’engouement pour la « Grande collecte » a été motivé moins par le besoin de se défaire de documents dont on ne savait plus quoi faire que par le réel sentiment d’une fierté de faire contribuer une simple histoire personnelle et familiale à l’histoire nationale. Ce sentiment n’est pas dénué d’un sentiment de reconnaissance par rapport aux sacrifices fournis, c’est-à-dire : la nation s’occupe enfin de notre histoire. On retrouve aussi, à travers les témoignages, un besoin de mémoire, un besoin de transmettre au-delà du cercle familial, car la démarche d’appropriation que nous recherchons existe déjà. Elle existe au sein des familles où le Poilu a pu rédiger ses mémoires à partir de notes ou de correspondances rédigées pendant la guerre, et qu’il a remises en forme quelques années après. Elle existe aujourd’hui car nombreuses sont les personnes qui, à l’occasion des commémorations de cette guerre, relisent les lettres qu’ils ont retrouvées, les transcrivent, les rédigent, rédigent des histoires, rédigent des mémos, rédigent des carnets, et certains vont même faire des publications sur leur grand-père poilu. En nous apportant ces documents intimes et familiaux, les contributeurs ont bien l’espoir de faire revivre la mémoire de leur ancêtre, mais ils ont aussi l’espoir de la transférer dans une mémoire commune. Et nous, en les diffusant, en les retravaillant, en les mettant en valeur, nous pouvons donner une clé d’accès à toutes sortes de catégories différentes de populations d’origines et d’âges divers, afin que s’approprie via l’histoire individuelle un moment de l’histoire nationale finalement difficile à appréhender.

Le patrimoine familier issu de la « Grande collecte » révèle aussi de nombreuses surprises. Pendant la Grande Guerre, on écrivait beaucoup. Ça, c’est le propre – parce qu’il y a des bouleversements de population –, d’avoir davantage de patrimoine écrit. On le constate sous le Premier Empire, mais sous le Premier Empire, ce n’était pas le Français moyen qui écrivait. C’est la première fois en France que toute une classe d’âge écrit, puisqu’il s’agit de la première guerre avec une mobilisation générale. Ordinairement, la plupart des Français écrivaient assez peu, car les familles en majorité rurale étaient au début du XXe siècle assez regroupées. On voit dans les correspondances les effets positifs de l’instruction obligatoire.

Quel que soit le volume des documents apportés (quelquefois il y a un seul document, et quelquefois les gens arrivaient avec une valise sous le bras), il y a un siècle après encore une grosse charge émotionnelle. Dans certains cas, l’histoire s’écrit en creux, car la famille n’a que très peu de documents à présenter (ceux-ci n’ont pas été conservés, notamment à cause du passage de la Seconde Guerre mondiale), mais le témoignage rapporté est plein d’enseignements. Ces documents sont en définitive très variés, vivants par leur contenu et leur graphisme, et ils sont aussi colorés. En cela, ils donnent une image de la France en guerre beaucoup moins statique et monochrome que celle traditionnellement associée à cette guerre, et sur laquelle je me suis étendue en début de cette présentation. Le patrimoine familier individuel est souvent lacunaire. Chacun raconte une histoire individuelle et fragmentée de la Grande Guerre, d’autant plus lacunaire que le Poilu, sans cesse déplacé d’une tranchée à l’autre, et interdit de pouvoir communiquer sa position à sa famille, n’a qu’une vision fragmentée de la guerre. Mais c’est la réunion de tous ces témoignages et de tous ces documents mis à disposition du public qui fait que le témoignage individuel adhère à l’histoire nationale et la construit sur le mode non pas personnel mais multipersonnel.

Voici quelques exemples d’images personnelles issues de cette « Grande collecte ». Il y aura des choses très simples, notamment ces carnets militaires. C’est très souvent un des seuls témoignages qui a été gardé sur le Poilu, souvent d’ailleurs en très mauvais état, parce que le soldat l’avait gardé sur lui pendant la guerre. Ensuite, il y a de la correspondance. Vous avez sur cette première diapo ces fameuses cartes militaires que le soldat pouvait envoyer en franchise à intervalles réguliers. Il serait très intéressant de faire une étude de ces correspondances, par exemple, les lettres d’officiers ou de sous-officiers – pour ce que nous avons déjà pu voir pour l’instant –, lettres de sous-officiers ou d’officiers de carrière. Elles peuvent être très détaillées. Nous avons vu des lettres d’un officier à sa fiancée, sa future épouse, qui va décrire en détail le déroulement des opérations, et même l’horreur du champ de bataille. C’est quand même surprenant. Par contre, les lettres de simples soldats, de ceux qui n’ont pas l’habitude de s’écrire, de ceux qui n’ont pas l’habitude de dire l’intime, sont beaucoup plus émouvantes. Nous avons la chance de conserver une collection complète, pour toute la période de la Guerre de 14-18. On peut suivre l’évolution du style, depuis l’enthousiasme des premières semaines, où on dit « tout sera fini à la Toussaint », en passant par les moments de découragement, les mouvements où l’on tient bon, et aussi les bons moments où on raconte la camaraderie militaire. Mais la plupart des lettres de simples Poilus sont des témoignages de vie : « je vais bien ». Et parfois, on remplit plusieurs fois au milieu de la carte : « je vais bien ». Plus le temps passe, plus l’éloignement pèse, plus les cartes de correspondance se remplissent de caractères. Mais il n’y a quelquefois aucune information importante. Le but, c’est de faire du lien, et parfois, entre deux « je vais bien », le Poilu lâche quelques mots : « la guerre c’est terrible ». Ces lettres tendent à rassurer la famille et, au milieu de l’horreur, le plus surprenant, c’est que quelques Poilus persévèrent dans la poésie. Ils envoient des cartes qui sont systématiquement choisies avec des dentelles, des rubans, des fleurs. Ce sont celles qu’ils envoient à leurs femmes, à leurs enfants. L’un a même utilisé des écorces de bouleau gravées. Un autre a envoyé des fleurs cueillies dans les champs. Et on pense ici à l’épisode de Clemenceau, visitant une tranchée et recevant un bouquet de fleurs d’un soldat. Vous avez ici ces fameuses cartes de Noël que l’on trouve plutôt pour le premier Noël 14 ; on n’en trouvera plus guère par la suite. En bas, c’est sur ces feuilles, qui ont été retrouvées et sur lesquelles vous pouvez distinguer « souvenir 1915 », qui étaient envoyées par un Poilu. On a aussi des herbiers complets qui ont été faits par les soldats. Ils devaient être un peu plus vers l’arrière, ce devait être des cuisiniers ou autres, et ils ont gardé ces fleurs ou ces feuillages qu’ils ont cueillis un peu en arrière des tranchées.

Les lettres des femmes et des enfants sont beaucoup plus rares et disent encore moins de choses que ce que nous disent les Poilus. Là, c’est vraiment la lettre pour faire du lien. Et ici, vous avez ce témoignage dont la BNF a recueilli une partie, la mère de madame de Grave, que j’ai rencontrée, qui a 85 ans aujourd’hui et qui ne les fait pas du tout, qui écrivait à son père, qui est mort au front, et qui donne… Il y a déjà le texte, elle raconte ce qu’elle sait de la guerre, qui lui a été dit soit par ses parents soit par l’instituteur. Elle raconte un petit peu sa vie quotidienne. Et puis il y a ces dessins qu’elle envoie à son père, dont on sait que quelques-uns ont été recopiés sur ce magazine que recevaient certains enfants plus favorisés, La Semaine de Suzette.

Il y a aussi beaucoup de carnets de notes, ces petits carnets rapidement écrits sur le front, souvent à la mine de plomb. Ceux-là, nous avons décidé, parce qu’ils se sont jamais très volumineux, de les numériser systématiquement. Les documents qui nous sont apportés racontent aussi la vie au front, des témoignages de la vie quotidienne qui nous renvoient à la réalité de la guerre. Bien sûr, ce sont les certificats de blessures de guerre et les attributions de la Croix de guerre pour mort au champ d’honneur. Mais l’horreur n’est pas toujours le quotidien. La plupart envoient une photographie d’eux, seuls ou en groupe. On sent la camaraderie militaire dans ces portraits qui ne sont jamais figés. On peut photographier aussi les tranchées, l’artillerie. Ici, vous avez cette photo d’un Poilu dans une tranchée, un sous-officier d’ailleurs. Ce qu’il a dans la main, c’est un souvenir qui a été gardé dans énormément de maisons françaises et qu’on a proposé de nous rapporter. Ce sont ces douilles d’obus qu’un soldat est en train de graver pour garder comme souvenir. Mais on garde aussi quelques événements qui ont marqué. Ici, c’est le théâtre aux armées de la République. Ou un menu – on ne voit pas très bien –, le 10 mai 1916, donc ce n’était pas Noël, c’était un menu pour les officiers. Et puis l’humour et la poésie, les chansons, ne font pas défaut. Vous avez la carte postale « Le Poilu à laissé à chacun son petit souvenir » : ce sont les poux, évidemment, on en rit. Vous avez un carnet dans lequel ont été retranscrites des chansons. Ici ce sont des chansons qui étaient apprises par les enfants, qui sont plutôt des chansons patriotiques, mais on nous a aussi apporté des carnets avec les chansons que chantaient les soldats. Elles ne sont pas trop égrillardes, ces chansons, pour l’instant. Ce sont plutôt des chansons populaires de l’époque. En haut, vous avez « je vous envoie quelques violettes de Grèce », parce que c’est un soldat qui était envoyé sur le front de Salonique. Donc un rappel qu’on pouvait s’envoyer des témoignages poétiques, même si on était dans des situations très difficiles. Et puis après la guerre, un certain nombre de soldats ont réécrit leurs souvenirs et l’ont écrit parfois d’une façon imagée.

Énormément d’albums photo qui ont été annotés. Dans ce cas précis, il s’agit de photos qui n’ont pas été prises par le Poilu, mais qu’il a systématiquement essayé de récupérer à droite et à gauche pendant la guerre ou juste après la guerre pour les commenter. Un devoir de mémoire qui existe déjà pour la période. Tous n’ont pas écrit, mais certains ont fait des dessins. Il y a aussi quelques artistes. Un certain Charles Rivière ou Hubert de Montbrison, dont les descendants nous ont confié les carnets de dessins. C’était des officiers et ils avaient aussi un talent artistique tout à fait certain. Il faut le rappeler, l’écrit, c’est une chose, la parole, c’est aussi très important. J’ai noté cela pour l’appropriation du patrimoine dans les écomusées. La « Grande collecte » s’est accompagnée d’une collecte de témoignages qui seront en partie retranscrits sur le site Europeana. Aujourd’hui, mon bureau, qui reçoit encore sur rendez-vous, est parfois un lieu de confessions bouleversantes et étonnantes. La Guerre de 14 semble avoir marqué certaines familles pendant plusieurs générations. Celle où la grand-mère restée veuve a cherché le corps de son mari pendant des années. Celle où la grand-mère n’a rien dit, mais a porté sa douleur pendant des décennies et l’a transmise à ses enfants et à ses petits-enfants. Celle aussi où le grand-père, qui était décoré de la Croix de guerre par Pétain, a pris ensuite, au début de la Seconde Guerre mondiale, lors de la seconde mobilisation, des orientations dont la conséquence a été par la suite le rejet par sa famille.

En guise de conclusion, il me semble important de souligner que dans beaucoup d’histoires, la jonction est faite avec la Seconde Guerre mondiale. Ceux qui ont fait la Guerre de 14 et qui ont été mobilisés en 39 ont porté ce passé. Leur témoignage est important aussi pour comprendre le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Je terminerai par l’histoire de la famille Schneider. Achille Schneider, que vous voyez dans le groupe de soldats, au milieu, avec sa moustache, est un Juif originaire des Vosges, mobilisé en août 14. Il ne verra pas sa famille pendant quatre ans et demi, parce que la ligne de front le séparait de son village. Il a été démobilisé seulement en 1919. Après la guerre, c’est sa photo que vous voyez en bas, son visage est très marqué. Cette photo date de 1920. Mais il va garder le silence sur tout ce qui s’est passé. Il ne dira rien à sa famille. Il est décoré de la Croix de guerre par Pétain, et pendant toute la Seconde Guerre mondiale, il se refuse à croire qu’il puisse être poursuivi par les lois antijuives, car il était décoré de la Croix de guerre par Pétain. Arrêté en mars 44 avec son épouse, il est déporté à Drancy puis dans les camps de la mort, et c’est son petit-fils, qui a survécu, parce que sa famille était partie dans les colonies en Afrique, qui m’a apporté ce témoignage bouleversant. C’est tout ce qu’il reste comme archives de cette famille : deux ou trois photos.

Je vous remercie de votre attention.