L'ordinaire, le familier, l'intime... Le patrimoine loin du monument

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transcription

Daniel FABRE
Directeur d’études à l’EHESS

Je remercie du fond du cœur votre association pour cette invitation à laquelle j’ai répondu aussitôt positivement, sans trop réfléchir et sans vraiment savoir à quoi je m’engageais. Je me suis reporté aux archives de votre site, et j’ai trouvé impeccablement et scrupuleusement édités vos deux premiers colloques. J’ai lu les interventions des collègues qui m’ont précédé à cette tribune, et dont quelques-uns sont des amis, et je n’ai pas été davantage rassuré, mais je crois avoir compris une chose.

La question du patrimoine est devenue une interrogation cruciale. Pour les médiateurs, c’est évident. Un certain nombre d’entre vous vient d’institutions bien identifiées où la question de la médiation patrimoniale est centrale. Mais aussi pour les professeurs d’aujourd’hui, quel que soit le niveau des élèves qu’ils enseignent. Mon travail d’ethnologue et d’anthropologue me l’avait bien sûr confirmé depuis longtemps, mais le fait qu’un lieu central de la transmission sociale, l’école, soit à ce point soucieux de penser ce mouvement de fond dans lequel il est lui-même pris, je n’en avais qu’une trop vague idée. J’ai moi-même, dans ma jeunesse maintenant lointaine, professé la littérature auprès de jeunes gens de 15 à 18 ans, et ce pendant six années, et qui plus est à Carcassonne, ville sur laquelle la question patrimoniale, ou plutôt monumentale, est tombée dessus, vers 1840, après une visite de Prosper Mérimée, qui a élu une partie de la cité médiévale comme monument national. Dans ces années-là, autour de 1970, entre 67 et 73 pour être précis, d’autres mots d’ordre et de désordre créatifs étaient dans l’air et dans les cœurs. Comment suis-je donc venu à approfondir la question patrimoniale et à en faire depuis une quinzaine d’années un des centres d’intérêt, non seulement de ma recherche personnelle, mais d’une réflexion collective permanente, ce sera, si vous voulez, le premier pas de mon exposé.

Ma réponse sera apparemment immodeste, mais elle se veut d’abord précise et informative. Je vais vous montrer des livres, au moins des couvertures de livres, que vous pourrez facilement consulter, et qui ont jalonné un parcours et donné au fait social et à l’objet intellectuel qui nous réunit, le patrimoine, ses contours. Disons tout de suite que la réflexion sur le patrimoine n’était pas, pour le jeune ethnologue que j’étais, une exigence première. Elle est née d’une longue expérience et d’un engagement. Engagement qui fut largement collectif. Je suis à l’origine un ethnologue de la France, et plus précisément, comme beaucoup dans ma génération, de la France rurale, des dernières sociétés paysannes observables dans notre pays au début des années 1970. La fin du néolithique, tel était le sujet des recherches collectives que j’animais alors dans les Pyrénées. Mon ami et complice Jean Guilaine, archéologue qui devait plus tard enseigner au Collège de France, s’occupait des premiers agriculteurs et bergers d’Occident. Moi et mes collègues tentions d’en saisir la disparition, parfois discrète, parfois tumultueuse, aux couleurs de ce que Robert Jaulin, un collègue disparu, appelait alors « ethnocide ». Pour lui, la disparition des mondes traditionnels dans lesquels il incluait les paysans d’Occident était qualifiée d’« ethnocide ». Pour ma part, j’essayais aussi de théoriser la généralisation du modèle interprétatif que Lévi-Strauss, alors en pleine créativité, avait mis en mouvement pour les sociétés amérindiennes. Le symbolique était mon territoire d’analyse, et plus précisément, j’étudiais pour les garçons et les hommes ce que ma chère amie trop tôt disparue Yvonne Verdier avait fait pour les jeunes filles et les femmes. Comment se construit symboliquement et socialement leur hérédité.

En 1979, le ministère de la culture lance une réflexion sur le patrimoine ethnologique. C’est une expression nouvelle. Ceci à l’initiative de l’ethnologue Isaac Chiva qui est à ce moment-là le bras droit de Lévi-Strauss dans son laboratoire d’anthropologie sociale. J’étais alors jeune maître assistant d’anthropologie à Toulouse, et je me suis trouvé embarqué dans cette aventure. Un conseil et une mission du patrimoine ethnologique seront créés, et puis bientôt une revue, Terrain, que vous connaissez, des collections d’ouvrages, nous en verrons quelques-uns, et surtout plus de 600 rapports de recherche qui, en 20 ans, dessinent un portrait ethnographique de la France. J’ai participé à toutes les étapes de cette équipée avec de nombreux collègues.

En 1993, ce fut mon tour de prendre la place de pilote et donc de présider ce conseil, aujourd’hui disparu ou transformé, du patrimoine ethnologique. Depuis plusieurs années, déjà, j’étais convaincu qu’il fallait ajouter aux grands chapitres de notre approche des sociétés françaises, la parenté, les savoirs, le travail, l’urbanité, etc., sur lesquels étaient lancés régulièrement des appels d’offres. Il fallait ajouter à ce projet, à ce programme, une réflexion sur le phénomène patrimonial lui-même – phénomène largement déployé. En ces années naissent de multiples missions officielles, patrimoine industriel, patrimoine photographique... où se redéfinissent d’anciens objets. On commence à parler de patrimoine écrit, de patrimoine oral, de patrimoine rural, etc. J’ai été, je crois, au sein de notre communauté savante, dans la minorité de ceux qui appelaient à une réflexivité sur les manières dont notre société (et l’Occident en général), se reproduisait et se produisait comme patrimoine. Je me trouvais donc à la tête d’un espace de recherche en plein développement au ministère de la culture, et j’allais pouvoir manœuvrer le tournant que j’espérais.

Or, en ce début des années 90, des événements allaient solliciter, de façon très dramatique, notre réflexion. Mais de façon aussi très contrastée. D’un côté, Pierre Nora achevait son monument dédié aux diverses facettes de l’identification nationale. Vous le connaissez tous, Les lieux de mémoire, auquel j’avais d’ailleurs donné deux chapitres. Les lieux de mémoire m’apparaissent comme un tombeau ou un cénotaphe du principe central d’organisation du savoir historique décliné et partagé que fut la nation pendant deux siècles. En effet, entre le familier et l’universel, il y a une entité majeure et qui n’a pas disparue, et qui est la nation. Le patrimoine est inconcevable si cette entité, ce référent, n’est pas évoqué. De la nation histoire à la nation mémoire, un grand cycle s’achevait, dont Pierre Nora (« nation histoire », « nation mémoire », ce sont ses formules) nous invitait à dresser un inventaire.

Mais par ailleurs, au début des années 90, au même moment, au cœur de l’Europe, éclatait une terrible guerre où la question du patrimoine ressurgissait, avec des couleurs autrement dramatiques. Je me souviens par exemple de la couverture de la revue Monuments historiques, qui montrait, sous un ciel clair, une église, croate peut-être, éventrée par les bombes. La destruction délibérée du pont de Mostar suscitait une très vive émotion, pour ne rien dire de celle qui accompagna le bombardement ciblé de la bibliothèque de Sarajevo, pendant l’interminable siège de cette ville. Il n’était pas possible que les anthropologues n’analysent pas cette situation, qui remettait la nation et les nationalismes au centre du jeu, et qui reconnaissait surtout dans cette entité, la nation, la communauté des natifs, le grand opérateur irrationnel de notre modernité politique. Nous entrons comme il se doit dans quatre années de commémoration – et de déploration, forcément – de la Guerre de 14-18, et j’espère que cette question cruciale, la nation, les nationalismes, n’y sera pas esquivée. Donc, à la morosité interrogative de l’âge post-national dont Pierre Nora et Les lieux de mémoire dressaient le constat, s’opposait l’évidence des passions nationalistes collectives, dans l’ex-Yougoslavie, mais aussi dans d’autres parties du monde post-colonial, et également à l’intérieur de la société française, dont le dernier populisme, celui du Front National, exaltait le fantasme d’un patrimoine bien français à protéger de toute contamination étrangère. Notre réflexivité sur les passions patrimoniales se trouvait donc d’emblée, et de façon inattendue, sollicitée par la plus chaude des histoires politiques, et nous dûmes répondre à ce défi.

Un colloque (Tours décembre, 1993), que nous avons conçu avec Claudie Voisenat, qui est là et qui est mon complice dans toute cette histoire, un atelier européen… Je vous ai mis les dates de parution. Je n’ai pas vérifié, je crois que c’est à peu près cela, mais surtout les périodes d’élaboration, les périodes de réflexion collective, qui ont abouti à ces travaux, à ces ouvrages. Un atelier européen nous conduisit à revisiter en profondeur l’énorme fabrique nationale des cultures. Le mouvement était lancé, pour la première fois en France (mais des collègues américains avaient déjà commencé en Grèce et des collègues italiens étaient au travail dans le Mezzogiorno), le monument historique, ses conditions d’apparition, ses effets sociaux, ses usages publics, devenaient l’objet de l’enquête ethnologique. Une série dense de recherches collectives interrogeait les transformations des passions populaires et institutionnelles pour l’histoire. J’avais intitulé l’introduction de ce volume « L’histoire a changé de lieu », qui était une espèce de réplique au modèle de Pierre Nora, essayant de démontrer comment des formes d’appropriation tout à fait inédites et complètement inattendues étaient en cours. De même, les appropriations du monument : Les monuments sont habités. Et, pour finir, à peine sorti, puisqu’il est arrivé la semaine dernière, Les émotions suscitées par le patrimoine, émotions entendues à la fois au sens adouci de la psychologie, nos émois, nos transports, comme au sens fort de la police au XVIIIe siècle, pour laquelle une émotion est une émeute, une mobilisation, un mouvement. Ce livre vient à peine de paraître, mais il s’accompagne de beaucoup d’autres publications, des numéros de revues, des livres électroniques, qui ont jalonné cette longue recherche collective, et vous en trouverez des résultats et les références sur le site du laboratoire qui vient à peine d’être mentionné, Le Lahic, que nous avons fondé en 2000 avec le ministère de la culture et, sur sa suggestion, le CNRS, puis l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Ce laboratoire traite en permanence les questions que je viens d’évoquer et de beaucoup d’autres. Il s’appelle donc Le Lahic. Son site Web constitue une sorte de chronique permanente de nos débats et de nos résultats, et je vous invite à le visiter. Il est intégré actuellement dans une vaste fédération d’équipes, l’Institut interdisciplinaire d’anthropologie du monde contemporain, à laquelle les thèmes qui vous intéressent ne sont pas étrangers.

Je peux dès maintenant vous annoncer les deux prochains volumes de cet ensemble. J’en signerai un qui s’intitulera sans doute Instaurer la culture, et qui tentera de clarifier la théorie anthropologique de ce qui est aujourd’hui l’instance de production de valeurs collectives dites culturelles, sans lesquelles aucune société, aucun groupe humain, ne peut se penser comme tel. Il n’y a pas de groupe au monde... Une tribu perdue de la forêt amazonienne sait très bien ce qu’elle revendique comme culture. Et ce n’est pas au sens des anthropologues, ni au sens reçu de la haute culture, ni au sens de la culture scolaire, c’est l’ensemble des valeurs qui sont absolument à exclure du marché, mais certainement pas de la communication, valeurs dans lesquelles le groupe reconnaît et projette quelque chose qui est comme une construction identitaire, indéfinie. Le second ouvrage, qui sera son jumeau, sera collectif et présentera des cas très fouillés, choisis dans tous les continents, de processus locaux et globaux (parce que tout cela est à la fois local et global) d’incitation à la culture. Une douzaine de collègues jeunes et d’autres plus aguerris ont accepté ce défi, et j’espère que l’année 2015 sera celle de la parution de ces deux ensembles qui, pour moi, clôtureront une vingtaine d’années de réflexion. Mes successeurs sont déjà depuis longtemps au travail, et je leur laisserai le chantier avec le sentiment du devoir accompli.

Vous aurez compris que cette longue carte d’identité narrative nous introduisait directement dans notre sujet. Celui de la grande mutation patrimoniale, que le titre de notre réunion, qui était affiché derrière moi, énonce à sa façon. Il y a bien des années, nous avions imaginé avec mon vieil ami Roger Chartier, de ne plus présenter nos interventions en colloques publics, que sous la forme luthérienne de thèses, de propositions claires, synthétique, affichées et offertes aux débats. C’était comme un défi au discours flou et filandreux, et cela vaut tout particulièrement en matière de patrimoine, sujet qui, à bien des égards, est toujours un ventre mou de la pensée des sciences sociales. Cela tient à une certaine cacophonie où la raison analytique a bien du mal à se dégager des raisons plus corporatistes, qui ont conduit à inventer récemment ce pluriel « sciences du patrimoine », au pluriel donc, qui est un symptôme très intéressant. Symptôme d’une réponse à une crise larvée et très profonde des administrations et des savoirs au cœur du dispositif patrimonial. Car le patrimoine, pour moi, ce n’est pas un concept, cela n’est même pas exactement un champ, mais c’est exactement un dispositif, au sens que Michel Foucault a donné à ce terme. Je ne vais pas vous afficher 95 thèses, je vous rassure, ni 120 propositions, 6 me suffiront, mais Luther avait aussi prévu une concentration de sa liste. Je suis donc ses traces.

Thèse numéro un. Il est urgent d’historiciser le « patrimoine » (je le mets entre guillemets) comme mot et comme fait. Le terme n’entre dans le vocabulaire français et international, sous la forme anglaise, heritage, que dans les années 1960. Ce changement de vocabulaire... On parlait auparavant d’art, parfois au pluriel, de trésors – la loi Carcopino sur l’archéologie en 42 parlait de l’archéologie comme trésor –, surtout de monuments, terme qui fut, comme vous le savez, longtemps polysémique – au tournant des dix-huitièmes et dix-neuvièmes siècles, on parlait de monument aussi bien pour la langue, la littérature, les lois, que pour le bâti. Tous ces mots étaient utilisés avant que le terme « patrimoine » surgisse avec un très fort effet de concentration. Avant, surtout, que le terme « patrimoine » soit associé à toute production reconnue comme porteuse de valeurs culturelles. En fait, il n’est plus aujourd’hui d’institution ou de pratique qui n’ait sa composante patrimoniale. Et l’opposition qui fonctionne par exemple à l’intérieur du ministère de la culture, aujourd’hui, entre patrimoines (au pluriel), création et spectacle vivant, industrie culturelle, n’a aucun sens. Qui se soucie plus qu’à la télévision ou dans la création chorégraphique de sa propre patrimonialisation ? Il n’est aucune institution culturelle, quelle que soit la finalité de son existence, qui n’ait une préoccupation patrimoniale. Donc, je propose de réserver le terme « patrimoine » et ses dérivés, patrimonialiser, patrimonialisation, etc., à un état contemporain de la relation du présent à l’antérieur, au temps antérieur. Un de ces états nouveaux le précédant, c’est clairement le monumental, qui était très clairement articulé au fait national, et là-dessus, mon collègue Olivier Poisson nous a dit un certain nombre de choses définitives, que je n’ai pas à reprendre.

Thèse numéro deux. Ce changement patrimonial se marque par un phénomène très sensible, qui est au centre de vos réflexions ces jours-ci, qui est l’élargissement du classement patrimonial, ou simplement de la désignation patrimoniale, puisque ce classement peut présenter tous les degrés de formalités. Cela peut être une décision quasi individuelle jusqu’à l’onction que dépose sur tel site, tel lieu, tels objets, un classement en bonne et due forme, enregistré par la loi, ou un surclassement, ce que j’appelle un surclassement, distribué aujourd’hui par l’Unesco. C’est une tarte à la crème, c’est parfois une source d’angoisse administrative et gouvernementale. Tout devient patrimoine, notre société devient musée, etc. C’est aussi un stimulant pour des essais situationnistes. On passe de la société du spectacle à la société du patrimoine, sans l’étrange génie visionnaire de Guy Debord. L’intéressant, dans cette affaire, est du côté des conflits de frontières et de définitions. Je vais vous donner un exemple. Et alors, cela tombe très bien, je ne savais pas que nous allions parler de ce fait qui m’a passionné, la collecte des souvenirs de 14-18. Et là, je vais vous donner un exemple qui se situe exactement il y a 20 ans. C’est l’exemple de mon vieux camarade Philippe Lejeune, qui, au début des années 90, a l’idée de sauvegarder ce qu’il appelle le patrimoine autobiographique, c’est-à-dire les souvenirs des gens ordinaires, qui ont raconté leur vie, tenu un journal, etc. Lejeune est angoissé, justement d’ailleurs, par la perte de ces documents qui sont aussi des œuvres, et il a raconté dans plusieurs textes réunis dans un ensemble qui s’appelle Pour l’autobiographie, mais aussi dans un endroit où on ne le chercherait peut-être pas, c’est dans son livre sur Le Moi des demoiselles. C’est un livre très original, où il travaille sur le journal des jeunes filles, mais il a accompagné son travail, son analyse, d’un journal de la recherche. C’est exactement dans ce journal de la recherche que vous trouverez trace de ses démarches auprès des archives. Philippe se pointe aux archives nationales, il demande à rencontrer les personnes idoines, et il explique qu’il faudrait créer un espace pour recueillir les mémoires des gens ordinaires. Alors, on lui dit « Ecoutez, il y a la série 2J, documents personnels, entrée par voie directe etc., et puis les gens peuvent arriver, on les mettra dans la série 2J. » Lejeune dit « Oui, d’accord, mais la série 2J, il y a un peu de tout, là-dedans, il suffit de regarder : il peut y avoir, je ne sais pas, les comptes d’une usine, des papiers familiaux de tous ordres, etc., moi, c’est l’autobiographie qui m’intéresse, c’est-à-dire la projection d’une personne dans un texte, et il faudrait pouvoir lui donner un statut. » Il n’y en a pas, l’ordre archivistique interdisait l’identification de ce type de document, et Lejeune a donc créé l’APA, l’Association pour le patrimoine autobiographique, qui est une association dont le siège est à Ambérieux, près de Lyon, qui a son bulletin, La Faute à Rousseau, ses réunions nationales, etc. Je suivais de près cette affaire, puisqu’à l’époque, je m’intéressais justement à la question des Ecritures ordinaires. Vous voyez apparaître ici le mot « ordinaire » qui, pour moi, est un équivalent de « familier ». Cet ouvrage avait été prolongé par un autre, Par écrit, où pour changer un peu parce que c’était l’éditeur qui me le suggérait, l’« écriture ordinaire » était devenue l’« écriture quotidienne ». J’avais été un compagnon de route et de lutte de Philippe Lejeune, et j’étais arrivé comme lui au même diagnostic, c’est-à-dire que le phénomène d’élargissement de l’identification patrimoniale était conduit à se heurter à des formules d’organisation et d’administration du patrimoine qui sont des formules qui datent du temps du monument, qui sont des formules accrochées à la production du corps monumental de la nation, qui est une production typiquement politique, puisque c’est à travers ce corpus monumental très diversifié et très complexe que la nation à la fois se donne à voir et à partager par les citoyens ordinaires. Ceci, bien sûr, avec la médiation de l’école qui est la détentrice du grand récit historique national, qui permet à tous de se repérer et qui s’offre évidemment à la localisation, puisque la petite patrie n’est jamais que le reflet de la grande. Et donc, tout ce système, que l’État français, de manière remarquable, mais en réalité tous les États-nations du monde ont mis en place, a du mal à accepter un nouveau régime d’identification des biens patrimoniaux. En soi, le constat de l’extension du patrimonial au-delà du monumental, a sans doute une bonne valeur descriptive, mais certainement pas analytique. Il faut aller plus loin.

Thèse trois. Le tournant patrimonial, que je saisis dans sa contemporanéité, contient en germe un renversement des fondements de l’expertise, autrement dit de l’identification de l’acteur qui décrète le patrimoine, autrement dit, qui dit : ça, c’est du patrimoine. Avec tout ce que cela comporte ensuite de préservation, conservation, restauration, publicisation... enfin toute la chaîne. Le cas précédemment évoqué du patrimoine autobiographique intime en est la démonstration. Que se passe-t-il dans ce cas ? Ce sont des acteurs, auteurs de textes intimes – Philippe Lejeune est auteur d’un journal intime absolument colossal depuis son adolescence, et ce n’est pas tellement en tant que chercheur qu’il se pose la question, c’est aussi en tant que producteur qu’acteur –, qui proposent ce qui fait patrimoine pour eux. Et là, évidemment, on peut mettre en regard cette posture d’un texte tout à fait fascinant, ce sont Les voyages en France de Prosper Mérimée. Vous savez que Prosper Mérimée, nommé par Guizot premier inspecteur des monuments historiques – enfin ce n’est pas lui le premier, mais il a fait ce travail de prospection –, déboulait dans un patelin, il visitait, il s’apercevait qu’un monument qui, pour lui, évoquait tel ou tel épisode historique, était en train de se dégrader, il notait ça dans son journal, il remontait à Paris, il lui fallait convaincre. Il lui fallait convaincre que ce monument était digne de s’inscrire comme témoin du passé national. Il arrive à Vézelay, il manque de recevoir une pierre sur la tête, parce que la basilique est en train de s’effondrer, et il rentre à Paris, il dit : Vézelay, lieu où fut prêchée la croisade, lieu aussi d’une lutte communale médiévale – Mérimée le savait, Michelet le lui avait appris –, et puis : il faut sauver, il faut restaurer. Et il prend un très jeune architecte qui n’a aucune expérience, Eugène Viollet-le-Duc, il l’envoie à Vézelay. Vézelay sera le premier grand chantier du jeune Viollet-le-Duc. Mais alors, là, vous avez le prototype de l’expertise descendante, c’est-à-dire que c’est un chargé de mission qui va décider, dans une marée d’ignorance, qui est l’ignorance des gens qui ne savent pas ce qu’ils ont dans les mains, qui ne savent pas ce que signifie leur cadre le plus familier d’existence, et, dans cette marée d’ignorance, les lumières de l’État-nation vont élire ce qu’il convient de conserver au nom même de la continuité nationale. Je prends l’exemple des monuments, mais cela vaut pour tout. Cela vaut pour les archives, cela vaut pour les collections de livres, dispersés largement sous la Révolution, etc. Cela peut se faire à l’échelle nationale dans le cas de Mérimée, mais cela peut se faire aussi à l’échelle du département, avec les commissions d’arts, de sciences, qui ont fait ce travail à une échelle plus réduite. Particulièrement évident, donc, ce phénomène, par exemple dans le cas du patrimoine industriel. C’est dommage que les collègues ne soient pas là cet après-midi, mais le fait que le patrimoine est une projection directe de l’intérêt des gens : dans le patrimoine industriel, faites un tour de France ou d’Europe du patrimoine minier par exemple, qui prend souvent la forme de musées. On voit bien, la mine, c’est un monde qui était très hiérarchisé. Vous avez des musées qui sont des musées d’ingénieurs, qui vous expliquent exactement les mécanismes d’extraction, les inventions, les machines, etc. Vous avez des musées de mineurs, mais qui sont souvent accrochés à de grands événements de la vie ouvrière : les grandes grèves, les catastrophes, les coups de grisou... un certain nombre de musées de la catastrophe. Il y en a plusieurs en Europe. Et puis, vous avez – et cela, c’est un phénomène récent, dont le classement, en particulier du paysage minier du Nord, témoigne –, vous avez les paysages familiers auxquels les descendants sont attachés. C’est-à-dire que ce ne sont plus les acteurs directs du travail de la mine, mais ce sont les descendants qui s’identifient. De même, ce ne sont pas les combattants qui sont venus porter aux archives ou à la Bibliothèque nationale leurs carnets. Ce sont leurs petits-enfants qui ont construit, effectivement, dans une opération d’identification particulièrement intéressante sur le plan à la fois psychologique et sociologique, une partie de leur appartenance sur ces objets qui les construisent et qui les inscrivent, d’une certaine façon, dans le temps. Manière de répondre, évidemment, à ce qui sera mon interrogation finale, à savoir la question cruciale du rapport de notre modernité au temps. Plus radicalement sans doute, une mutation essentielle fait passer d’une relation d’objet au patrimoine, à une relation du sujet. « Le patrimoine, c’est à nous » devient « le patrimoine, c’est nous ». Dans le volume sur Les émotions patrimoniales, François Gasnault a étudié de très près – en plus, il était au premier rang en tant qu’archiviste – ce qui est connu comme l’affaire du fichier juif. Vous savez, cette fameuse affaire où l’on découvre que l’administration française avait conservé ce qui était constitué, en fait, de plusieurs fichiers... où l’identification des Juifs et leur recensement, sous la collaboration, étaient donc rassemblés. Après un très long débat, ce fichier est aujourd’hui déposé au monument de la Shoah. C’est très symptomatique de cette nouvelle appropriation. C’est l’appropriation par la communauté des héritiers, des successeurs, qui, en quelque façon, ont la charge de cette continuité, de cette mémoire. Le terme « mémoire », je le mets toujours entre guillemets, car il recouvre un tas de choses hétéroclites – j’y reviendrai tout à l’heure. La reconnaissance par l’Unesco des communautés comme garantes de leur propre patrimoine culturel immatériel, dans la Convention du patrimoine culturel immatériel de 2003, est très significative de ce renversement des fondements de l’expertise. Qui énonce la valeur patrimoniale ? Cette simple question suffit à faire vaciller tout le système construit autour de la monumentalité d’abord nationale. Et si on pousse la logique, comme le font par exemple, aux États-Unis et au Canada, les personnes qui administrent ce qu’on appelait, dans le vieux temps, ce que le gouvernement fédéral appelait dans le vieux temps les affaires indiennes, renverser complètement le rapport. Les communautés reconnaissent leur patrimoine, et les experts sont au service de ces communautés pour effectivement accorder les différents métiers du patrimoine à la finalité nouvelle intégralement définie par ceux qui se reconnaissent comme héritiers. Aux États-Unis, c’est encore plus spectaculaire, parce que vous savez qu’il est possible de se reconnaître comme appartenant à telle ou telle tribu indienne, y compris totalement disparue, sans avoir à prouver génétiquement ou culturellement l’appartenance. L’appartenance est un fait de décision. Cette thèse trois, sur le renversement, elle est particulièrement importante.

Thèse quatre. L’identification des collectifs et des personnes au patrimoine n’est plus fondée nécessairement sur un savoir historique homologué – savoir historique universitaire ou savoir historique popularisé, ce que faisait l’école. C’est ce que nous a révélé, nous ont révélé, les travaux sur les monuments habités ou sur les émotions patrimoniales. C’est-à-dire que le rapport au monument… Prenez par exemple l’incendie du château de Lunéville, qui fait disparaître au moins en partie ce qui est considéré par les habitants de Lunéville comme un patrimoine de la cité. Les gens sont devant, dans la rue, pleurent devant ce qui disparaît. L’enquête ethnologique démontre quoi ? Ce n’est pas tellement le palais incarnant l’autonomie du pouvoir lorrain, le temps des Lumières, ce n’est pas du tout cela que les gens pleurent. Ils pleurent la familiarité de leur fréquentation de ce lieu. Ils pleurent le fait que, oui, quand ils sont mariés, ils ont fait les photos dans le salon d’apparat. Certains avaient même passé leur conseil de révision, quand le conseil de révision existait, dans une des salles, puisque une partie du palais avait des fonctions administratives municipales. C’est-à-dire que la question du familier, qui est ici dans le titre, ne correspond pas nécessairement, ou pas seulement, à un objet, mais à un usage, un usage du trésor monumental accumulé depuis deux siècles à l’intérieur de l’État-nation. Et plus largement, en travaillant sur les émotions patrimoniales, nous avons je crois réussi à définir à la fois la densité des émotions de tous ordres – émotions douces, émotions spectaculaires, débats, querelles, disputes, à propos des biens patrimoniaux – comme indicateur de la conversion patrimoniale, c’est-à-dire que l’objet élu n’a plus une autorité en soi. Cette autorité doit être appropriée singulièrement, et puis, de toute façon, elle fait toujours l’objet d’une série de controverses. On n’est jamais d’accord tout à fait sur la manière de gérer et sur les usages, etc. Ce bouillonnement émotionnel remplace très largement la relation entre l’objet patrimonial et, je dirais, le savoir qui, en le contextualisant, le légitimait.

Thèse cinq. Le tournant patrimonial se déploie en un renversement de l’idée même de pérennisation du bien patrimonial. Qu’est-ce qu’un bien patrimonial ? C’est un bien pour lequel il faut résoudre une contradiction essentielle qui est la contradiction entre le temps et l’identité. L’identité appliquée à un objet est contredite par le passage du temps. Le temps détruit les objets. Des monuments, il fait des ruines, de la mémoire écrite – enfin, si on la laisse, on l’abandonne aux aléas du temps –, tout disparaît. Tout disparaît. Donc, patrimonialiser, mais déjà l’art s’était déjà préoccupé de ces choses, c’est une affaire très ancienne, cela consiste à résoudre ce qui est un très puissant paradoxe, que les anciens d’ailleurs, les sophistes athéniens débattaient, c’était ce qu’ils appelaient le paradoxe de Thésée. Il y avait aux portes d’Athènes un bateau où le légendaire héros Thésée était censé avoir fait la traversée jusqu’en Crête pour couper la tête au Minotaure. Ce bateau, les Athéniens l’avaient gardé, et l’on faisait remarquer que depuis le temps mythique, où ce bateau avait été conservé, on avait changé les planches, il était constamment modifié. Et les philosophes se disaient : mais est-ce que c’est toujours le bateau de Thésée ? Est-ce qu’il a gardé son identité ? C’est un thème philosophique qui traverse toute la philosophie occidentale. C’est repris par Jung, Wildenstein... Et puis il y a ceux qui complexifient la chose : est-ce que, si les vieilles planches qu’on enlève du bateau pour le rendre toujours, au fond, navigable – il est dans le port, il est dans l’eau, il faut bien qui tienne dans l’eau, il faut éviter qu’il coule –, est-ce que ces vieilles planches... si on les met dans un musée ? Et si, progressivement, avec un savoir à la fois d’architecte et d’archéologue, on reconstitue un bateau avec ses trous : est-ce que c’est toujours le bateau de Thésée ? Un bateau patrimonial si vous voulez. Est-ce que c’est toujours le bateau de Thésée ? Vous voyez, c’est une très vieille histoire. Cette question de la pérennisation, elle a été résolue au XIXe siècle, en Occident, et là, je suis quand même obligé de vous renvoyer à un texte que j’ai relu et remédité récemment, c’est le début de l’article « Restauration » de Viollet-le-Duc, dans son grand Dictionnaire d’architecture. C’est le volume daté de 1866. Viollet-le-Duc commence ainsi « En Asie, en Orient, il y a des temples. Mais quand un temple subit les assauts du temps, on le laisse pourrir sur place, et à côté, on en construit un autre, le même, en matériaux neufs. » En substance, Viollet-le-Duc dit : quels barbares d’agir ainsi ! Nous, en Occident, nous nous donnons les moyens scientifiques – sciences historiques, science archéologique, sciences physiques –, les matériaux, pour conserver, voire restituer les objets dans leur intégrité, ou en tout cas les maintenir tels quels à travers le temps. Autrement dit, vous avez là le moment où la notion de pérennité est associée à la conservation à travers le temps d’un couple qui sera le couple de la forme et de la matière. C’est le couple de la forme et de la matière qui est à conserver, ce qui est un défi évidemment, qui devient le support de la pérennisation. Quand je dis le tournant patrimonial renverse l’idée même, les fondements même, de l’idée de pérennisation, je m’appuie tout simplement sur ce grand bouleversement que la notion de patrimoine culturel immatériel a introduit. Notion introduite par les Japonais, appuyés par les Coréens, les Chinois, politiquement par les Africains pour d’autres raisons, parce qu’ils n’ont pas de monuments en dur, et qui consiste à dire : l’essentiel n’est pas l’objet, l’essentiel, ce sont les savoir-faire capables de produire l’objet. En conséquence, le paradoxe du bateau de Thésée serait résolu si des charpentiers de marine mainteneurs de la tradition de la construction navale du temps où le bateau de Thésée naviguait, sont là pour rebâtir l’objet. Donc, le faire, le savoir-faire, et ce que les Japonais appellent les trésors nationaux, c’est-à-dire des gens qui ont la capacité de faire et de transmettre, pas seulement faire des objets, mais aussi faire des œuvres – danse, théâtre, musique, le conte oral, la chanson, etc. Ce sont ces dimensions-là qui sont supports de pérennisation, avec un déplacement central sur le faire – il y a pas mal d’ambiguïtés, mais je n’ai pas le temps.

Thèse six – et dernière. Le tournant patrimonial est au cœur d’un régime d’historicité tout à fait inédit. J’emploie le thème régime d’historicité en me référant aux propositions de mon collègue François Hartog. Je crois qu’on est très embarrassé pour désigner, je dirais, la trame, le support intellectuel, l’assise, du patrimoine. La commodité voudrait que ce soit de l’histoire. On dit : tout ça, ce sont des témoins de l’histoire. Bon... Une autre manière de faire consiste à parler de mémoire. Bon... Je crois que le noyau du tournant patrimonial, c’est autre chose, et quelque chose d’assez inédit, qui nous reste à penser. Le tournant patrimonial met au premier plan, non un rapport historique, non un rapport mémoriel, à l’antérieur, à l’antériorité, mais un rapport expérientiel au passé. Le patrimoine, c’est une expérience du passé. C’est un passé que l’on voit. C’est un passé que l’on touche. C’est un passé que l’on revêt (les fêtes historique). C’est un passé que l’on écoute. C’est un passé que l’on mange (pensez : les repas, la gastronomie médiévale…). C’est un passé que l’on parcourt, dans lequel on marche, dans lequel on se fatigue, que l’on éprouve corporellement (les chemins de Saint-Jacques, etc.). On expose les archives mais y avait-il le moindre souci d’exposer les archives si ce n’est quelques monuments identifiés à l’unité nationale ? Nos lieux… Au musée du quai Branly, le seul non anthropologue qui apparaît dans le musée est donné à un théâtre : théâtre Claude Lévi-Strauss. Nous sommes tous des médiateurs, y compris moi. Nous sommes tous des médiateurs, nous avons sans arrêt souci de créer des conditions de participation qui sont des conditions d’expérience du passé. Alors, cette expérience du passé dialogue fortement, dans certaines disciplines (et je pense en particulier à l’archéologie), avec le projet scientifique lui-même. Il y a un lien très fort entre expérience et expérimentation. Quand l’archéologue refait des gestes du passé pour comprendre le fonctionnement des outils. Quand il reconstitue les œuvres disparues. Par exemple, la 3D. Vous allez à Cluny, vous vous mettez sur la tête un casque avec un écran, vous visitez Cluny comme Cluny existait au XIIIe siècle, alors que comme vous le savez, il en reste peu de choses. Je pense que l’archéologie a un rôle moteur dans cette affaire, et donc je vous recommande cet ouvrage dirigé par mon amie Claudie Voisenat, qui est le premier d’une série d’ouvrages sur la question de l’archéologie comme discipline en laquelle la dimension d’expérience du passé s’incarne. Le passé entre dans nos exotismes contemporains. Il y a un exotisme spatial, un exotisme géographique, un exotisme du voyage. Le passé est devenu la ressource, et quand je parle de passé, je parle d’un passé qui n’est plus articulé nécessairement chronologiquement, qui est un passé sensible. Le choc qu’on peut avoir quand on ouvre les boîtes où le poilu a mis ses plaques… C’est le choc d’un court-circuit dans notre rapport au passé. Cela n’est pas autre chose. Ensuite, évidemment, on peut élaborer, réfléchir historiquement, refroidir l’émotion, l’expliciter et la rendre intellectuellement opératoire, mais au départ, il y a bien ce court-circuit dans le temps. On a là donc un phénomène – François Hartog appelle cela présentisme ; on pourrait discuter... – qui peut aller jusqu’à la sortie de l’histoire comme référent, comme arrière-plan de l’intérêt patrimonial. Sortie de l’histoire que justement Claudie Voisenat est en train d’étudier en ce moment en analysant des formes nouvelles de médiation autour des monuments historiques, où ce que l’on raconte... Vous allez à Vézelay, dans la basilique, on va vous parler du soleil, de la lumière qui entre d’une certaine façon, selon un certain angle, aux deux solstices, dans la basilique, sculptant un monument simplement visible ce jour-là, qui soit un monument de lumière. Ou on va vous parler du sous-sol, de la terre, où le haut lieu visité et qui attire une foule de touristes, en réalité, est déjà un lieu marqué dans la nature, par des courants souterrains, etc. Entre naturalisme je dirais, et ésotérisme, le pont est facile, et il est constamment fait. Et là, je dirais que c’est une frontière d’échappée, une échappée radicale au discours historique qui, en même temps, fait appel à des formes d’expérience corporellisées, extrêmement intimes et à une espèce de discours qui est évidemment un discours de l’irrationalité du sujet. Dans cette affaire, qu’est-ce qui est en jeu ? Et c’est toute la question du familier et de l’intime qui est ici posée. C’est l’expulsion des récits communs. Le récit devient singulier. Le récit a tendance à se privatiser, à se singulariser. Le récit, lorsqu’il entre dans le champ public, entre dans un champ concurrentiel, il y a une concurrence des récits autour des monuments historiques, et notre problème c’est évidemment d’articuler cette forte individualisation du récit patrimonial, individualisation indexée sur tous les phénomènes que je viens de décrire, au point que je pense que nous sommes aujourd’hui dans une situation où le récit national s’effaçant, au moins dans notre Occident, l’enjeu est ce que j’appellerais presque une reformulation militante du récit. Parce que ce qui est en jeu dans la perception patrimoniale, c’est évidemment qu’elle soit resituée, qu’elle soit partagée, et pas simplement sur le mode de l’émotion élémentaire naturalisée ou ésotérisée. Donc, je crois qu’il faut – c’est la première fois, dans cet exposé, que j’emploie ce terme ; c’est évidemment une proposition qui n’est plus de l’ordre de l’analyse scientifique –, qu’il faut un engagement collectif dans cette militance du récit. Sinon, effectivement, on assiste à un incroyable éparpillement des initiatives patrimoniales qui sont, d’une certaine façon, justes du point de vue de la participation démocratique, et en même temps qui peuvent générer une interrogation sur simplement l’existence d’un sens commun du nouveau familier patrimonial.

Je vous remercie.

Deux images que j’avais oubliées. Ce sont des doctorants. Le très beau livre de Véronique Dassié – mais je crois qu’il a été présenté ici – Objets d’affection, Une ethnologie de l’intime. Je vous le recommande très vivement. Les imaginaires archéologiques, bien sûr, et ce travail de Chiara Bortolotto sur l’immatériel, avec ce dernier numéro de la revue Gradhiva du musée du quai Branly sur l’Unesco, qui est un numéro passionnant sur l’immatérialisation du patrimoine. Donc, je les recommande chaudement à votre attention.