Problématique de la demi-journée

Enregistrement vidéo

Edith FAGNONI
Maître de conférences en géographie, Université Paris-Sorbonne

Bonjour, bonjour à tous. Je tiens tout d’abord à remercier le CRDP de l’académie de Paris et ses nombreux partenaires. Je ne voudrais pas commettre un impair, donc je ne les citerai pas, parce que je sais qu’ils sont très nombreux. Je remercie également la Bibliothèque nationale de France pour la tenue de cette journée. Je remercie tout particulièrement les organisateurs bien évidemment pour la parfaite orchestration et pour l’accueil de ces journées, et je crois qu’on peut remercier Gaëlle Bebin.

Je ne serai pas très longue, mais je ferai tout d’abord un bref cadrage, une sorte d’introduction aux interventions de cet après-midi ou à la thématique de la journée. Je voudrais donc à mon tour souligner la grande actualité de la thématique de cette journée « Patrimoines familiers, patrimoine universel : quelles démarches d’appropriation ? ». Il me semble qu’il y a plusieurs lectures (on en a déjà vu un échantillon ce matin), plusieurs niveaux de lecture, d’appropriation de cette thématique. Je vais vous en proposer quelques-unes.

D’un point de vue général, on peut rappeler que le patrimoine, tout d’abord, est un construit social. On l’a bien vu ce matin. C’est donc un objet d’étude et de réflexion interdisciplinaire. Il intéresse les historiens, les géographes, les historiens de l’art, les anthropologues, les sociologues, les architectes, les juristes, les urbanistes, excusez-moi si j’en oublie... mais cette interdisciplinarité vient particulièrement enrichir l’objet patrimoine. Donc, premier niveau de lecture, me semble-t-il, par rapport aux disciplines. Comment les disciplines s’approprient-elles cette question patrimoniale ? Patrimoines familiers ou patrimoine universel ? Il me semble que dans la salle, depuis ce matin, il y a de nombreux représentants de différentes disciplines.

Beaucoup de disciplines s’intéressent donc au patrimoine. Mais est-ce pour autant que tout doit être patrimoine ? Je ne peux m’empêcher de citer l’ouvrage de Nathalie Heinich, sociologue, De la cathédrale à la petite cuillère – La fabrique du patrimoine, de la cathédrale à la petite cuillère, voilà le titre exact. Ce titre certes peut être un peu provocateur, mais me paraît très réaliste. En effet, dans cette période du tropisme patrimonial, qui renvoie à la question « est-ce que tout doit être patrimoine ? », cet ouvrage pose la question importante de la sélectivité. Cette sélectivité n’a pas d’échelle, ou du moins d’échelle précise, ou tout du moins elle en a plusieurs. Elle est multi-scalaire. Elle interroge aussi bien le patrimoine familier que le patrimoine universel. La question des échelles de patrimoine est donc posée. En effet, il me semble que l’extension typologique du patrimoine s’accompagne d’une extraordinaire diffusion géographique du local au mondial, si bien que le patrimoine n’a jamais été aussi popularisé qu’aujourd’hui.

Deuxième niveau de lecture, la question des échelles. Par rapport aux échelles, s’approprie-t-on de la même manière un patrimoine familier qu’un patrimoine universel ? Bref, petit ou grand patrimoine ? Le tropisme patrimonial est-il devenu le référent du développement et de l’ancrage des territoires, des lieux et des territoires ? Finalement, patrimoine mais aussi culture sont donc de plus en plus mobilisés par les acteurs du développement territorial et ils alimentent la notion de ressource territoriale. Cette notion de ressource territoriale nous permet de nommer, nous permet d’identifier ce qui fait la force des territoires. La ressource territoriale est donc une ressource pour laquelle le contexte socio-spatial contribue directement à la valeur de ce qui est produit et renvoie au fond à une question simple : qu’est-ce qui fait territoire ? Il importe de rappeler que le territoire – et nous le savons tous – est un espace délimité, approprié, représenté, c’est un construit social, il est visité, il est imaginé, ce territoire où les processus bien sûr historiques jouent un rôle déterminant. Ce construit social résulte d’un processus bien évidemment de coordination des acteurs. En effet, le territoire ne saurait se construire sans une mobilisation des acteurs et sans une mise en œuvre des ressources territoriales qui sont activées ou révélées, mais aussi créées. Et ici, j’imagine que vous pensez par exemple, en termes de création, au Centre Pompidou à Metz, ou au Louvre à Lens ? Nouveaux territoires, patrimoine de demain ? (Point d’interrogation bien évidemment.) Il faudra les faire vivre ces nouveaux équipements. La ressource territoriale renvoie donc à une intentionnalité des acteurs, tous les acteurs concernés, en même temps qu’au substrat idéologique du territoire. Notre sujet pose la question de la stratégie de patrimonialisation qui renvoie à une culture de la conservation. Ce mot de culture a été utilisé à plusieurs reprises ce matin. Le patrimoine est, on le sait tous, à la fois une valeur refuge, une référence, une mémoire. Il y a appropriation d’un passé, appropriation d’une mémoire. Mais il est aussi vecteur politique, vecteur économique, vecteur d’aménagement, mettant en jeu des intérêts considérables, si bien qu’à toutes les échelles, le patrimoine est devenu un objet de communication mais aussi de socialisation. Comment se l’approprie-t-on, s’y retrouve-t-on, dans ce patrimoine ? Donc, objet de socialisation renvoyant bien évidemment aux problématiques identitaires.

Ce rapport entre les territoires et leur construction identitaire se positionne comme un support mémoriel, outil de développement et de communication. Comme vous pourrez le voir tout au long de cet après-midi, la stratégie de conservation du processus de patrimonialisation interroge tous les milieux, comme on a déjà pu le voir ce matin bien évidemment. Cette stratégie renvoie à ce lien entre passé et futur, à cette articulation entre mémoire et projet. Pour faire simple, je dirais que la mémoire assure la reproduction, en tenant compte des identités, et le projet fixe des ambitions, des finalités et assure la production. Familier ou universel, le patrimoine produit aussi un discours sur la construction des territoires et sur la valeur des objets. Familier ou universel, le processus de patrimonialisation renvoie à une reconnaissance territoriale. Évidemment, un label est devenu signe d’identification (quel qu’il soit, le label), et évidemment, le label suprême, l’Unesco, devient aujourd’hui l’acteur mondialisant du patrimoine. Le patrimoine représente donc un support matériel privilégié d’inscription dans l’espace et dans le temps, de construction mémorielle et identitaire, de visibilité et de légitimité pour les groupes sociaux qui y sont associés.

Par rapport aux territoires, autre niveau de lecture, comment les populations s’approprient-elles cette question patrimoniale ? Que mettons-nous derrière « populations » ? Les habitants ? Les visiteurs ? Comment les populations ou les acteurs (on pourrait mettre aussi les acteurs économistes)... ? Les habitants, les visiteurs, les touristes, etc. Le patrimoine constitue, me semble-t-il, le support privilégié de construction de la mémoire collective, et cela va nous occuper pour deux interventions cet après-midi. Mémoire collective qui permet d’inscrire des références identitaires dans la durée, par-delà les ruptures, par-delà les crises, par-delà les mutations. Il y aura donc quatre interventions qui vont illustrer ces questions cet après-midi. Elles tenteront d’éclairer cette problématique de l’appropriation des patrimoines familiers et universel, appropriation par les habitants, mais aussi par les visiteurs, etc., car si on « patrimonialise », ce n’est pas seulement pour soi, c’est évidemment pour accueillir.

Enfin, dernier niveau de lecture, me semble-t-il, toujours par rapport aux territoires : comment les activités économiques, les entreprises, s’approprient-elles un territoire labellisé ? Je ne sais pas si vous avez vu, si vous avez pu constater – je ne voudrais pas faire trop de digressions –, mais si vous avez pu constater cette publicité autour du Centre Pompidou à Metz, mais c’est : « j’habite Metz ! ». C’est capitaliser autour de ce nouveau territoire le nouveau patrimoine de demain. Je vous rassure : 2 780 chambres d’hôtel dans la ville de Metz, au moment de l’ouverture, en mai 2010 ; il n’y en a pas plus aujourd’hui, et il n’y a pas plus d’habitants ni d’entreprises. La reconnaissance d’un territoire « patrimonialisé » engendre-elle une capitalisation économique ? C’est quand même une question qui doit se poser. Quels sont les entreprises et les activités qui s’installent sur ces territoires reconnus, voire labellisés ? On est dans une montée en gamme du territoire. Bref, comment faire vivre ces territoires ? Comment faire vivre ce patrimoine ?

Au niveau du déroulement des interventions, il y a un petit changement cet après-midi. C’est Émeric Pinkowicz, qui est historien de formation dans le service de valorisation du patrimoine à Boulogne-Billancourt, qui nous parlera de la mémoire ouvrière. On commencera par l’approche sociale, par la mémoire ouvrière, et cette communication est intitulée « Patrimoine ouvrier, mémoire industrielle à Boulogne-Billancourt : quelles traces sur le territoire ? ». Je m’attarde juste dix secondes sur le mot « trace », qui a déjà été évoqué ce matin, mais cette approche de la traçabilité, il me semble que c’est intéressant, et on pourrait mobiliser les travaux de mon collègue Vincent Veschambre, sur la trace, patrimoine et trace. Je voudrais excuser Catherine O’Miel (cela a déjà été fait ce matin), directrice d’études à la mission bassin minier Nord-Pas-de-Calais et Colette Dréan, conseillère à la DRAC du Nord Pas-de-Calais. Elles n’ont pas raté le train, elles sont tout simplement restées sur le quai en raison des grèves. Leur communication était intitulée « D’un patrimoine familier à un patrimoine universel, l’exemple du bassin minier du Nord Pas-de-Calais ». Je tenterai, non pas de les remplacer, elles sont irremplaçables, mais tout du moins de restituer un peu de leur propos. Puis nous passerons aux artistes, et c’est donc Nicolas Frize, compositeur, et Sarah Kemmet, professeure d’arts appliqués. Nous aurons donc un duo, artiste - enseignant, qui va interroger un certain nombre de lieux : la manufacture des Gobelins, la RATP, la mairie de Saint-Denis, la manufacture de Sèvres, si j’ai bien compris. Enfin, nous terminerons avec Rémi Mathis, conservateur à la BNF, sur la thématique « L’appropriation du patrimoine par les ressources numériques, l’exemple de Wikimédia ». Puis, il y aura un échange avec la salle, mais je serai assez drastique, parce qu’on m’a dit qu’il fallait être à l’heure, donc on va essayer de cadrer les interventions. C’est ensuite monsieur l’inspecteur général Christian Viaux qui conclura cette séance de cet après-midi. Monsieur Viaux est inspecteur général en charge des arts plastiques.

Je vous remercie et je propose à monsieur Émeric Pinkowicz de nous rejoindre.